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Full text of "Leon Degrelle - Les ames qui brulent"

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LEON DEGRELLE 



LES AMES QUI BRULENT 



Edition Internet - 2010 



PREFACE 



Cet ouvrage, Les ames qui brulent, comprend une serie de notes spirituelles que I'auteur ecrivit au 
hasard de I'aventure de sa vie, avant et pendant la Deuxieme Guerre Mondiale. 
Chaque epoque a son style, depouille ou ampoule, classique ou romantique. A travers le style et au- 
dela de I'ecrivain se retrouvent certaines formes, certaines facons de penser propres a un temps. 
Une partie de ces notes sont des reflexions de soldat, ecrites alors que I'auteur - a tort ou a raison - 
combattait en Volontaire d'Europe au Front de I'Est, de 1941 a 1945, contre les armees des Soviets. 
La aussi il n'y a pas a revenir sur la maniere d'exprimer des sentiments qui etaient tels qu'on le dit et 
qui alors s'exprimaient ainsi. 

* 

* * 

Ce manuscrit etait voue fort probablement a ne jamais paraTtre. 

II fut decouvert par le plus grand ecrivain espagnol de notre epoque, mort depuis peu, le Docteur 

Gregorio Maranon, membre des cinq Academies de son pays. 

Le Docteur Maranon n'avait politiquement rien de commun avec les mouvements autoritaires du 

Vingtieme Siecle. II appartenait a un liberalisme courtois, tres etranger aux temps violents ou comme 

un meteore se consuma I'auteur de ces pages. Gregorio Maranon en lut par hasard le manuscrit, 

consacra les loisirs des deux dernieres annees de sa vie a le traduire en espagnol, dans une langue 

d'une purete admirable. II les presenta au grand public de son pays dans une introduction dont il lira 

la traduction en annexe. « Ces pages, ecrivait Gregorio Maranon, sont d'une beaute impossible a 

surpasser, vibrantes de pathetisme humain ». 

L'ouvrage connut en Espagne, sous le titre Almas Ardiendo, plus de cinquante editions. II se reedite 

toujours. 

* * 

Mais I'auteur n'avait point fait imprimer cette ceuvre dans son texte original. Le lecteur de langue 
francaise d'apres 1945 lui paraissait plus blase que le public espagnol et presque impermeable a des 
meditations de cet ordre. L'ondulation d'une quelconque vampiresse de cinema interesse beaucoup 
plus le public moderne que le fremissement angoisse d'une ame. D'ailleurs, I'ame, qu'est-ce encore ? 
Les problemes moraux, spirituels, importunent aujourd'hui I'homme et la femme dits a la page, lis 
preferent les liquider d'un petit ton superieur, ou condescendant, ou persifleur. Dans le meilleur des 
cas ils ne sont plus ressentis de la meme maniere. Ni les problemes religieux non plus. 

* * 

Neanmoins, les idees exprimees dans ces notes, les sentiments qui y vibrent ont entraTne I'adhesion 

de foules considerables. Ils peuvent done encore presenter un certain interet, ne fut-ce que comme 

temoignage. 

Dans une confession preliminaire I'auteur fait le point, a dit ses doutes, son desarroi, s'est livre, sans 

trop d'illusions, avec des flammeches d'esperance tout de meme. 



Car, par-dessus les generations et les differences de vie et de style tout court, il y a, toujours, 
d'homme a homme, des correspondances spirituelles. Un garcon de vingt ans, des annees apres 
I'auteur de ce livre, peut connaTtre les memes vibrations. Celles-ci vivront jusqu'a la fin du monde. 
Qu'importe alors, au fond, la facon de les exprimer ou I'identite de celui qui les exprime ?... 
Naif a travers tout, ou reste pur a force de lutter, ou detruit et transperce par ses fautes et par ses 
souillures, le cceur de I'etre humain est immuable quoi qu'on en dise et quoi qu'on y fasse. 
Ces notes s'adressaient a lui jadis. 

En somme, elles s'adressent encore a lui aujourd'hui, mais sans que celui qui jette ces feuillets aux 
vents tourmentes de son epoque sache bien si elles aboutiront a emouvoir ou simplement a faire 
ricaner ceux-la dont la mort interieure a pris des couleurs d'ironie. 



PREMIERE PARTIE 
LES CCEURS VIDES 



I 

Le feu et les cendres 



Me voici arrive presque au bout de ma course humaine. J'ai a peu pres tout senti. Tout connu. Et 

surtout tout souffert. 

J'ai vu, ebloui, s'elever les grands feux d'or de ma jeunesse. Leur incendie illuminait mon pays. Les 

foules faisaient danser autour de moi les vagues etoilees de leurs milliers de visages. Leur ferveur, 

leurs remous ont existe. 

Mais en fait vraiment ont-ils existe ? Tout cela ne fut-il pas un songe ? N'ai-je pas reve qu'a moins de 

trente ans un pays se disait mon nom et qu'a certains jours les plus lointains journaux de la planete le 

repeterent ? 

Replie dans mes tristesses d'exile, j'arrive a ne plus croire a mon passe lui-meme. Ai-je ou non vecu 

ces temps ? Connu ces passions ? Souleve ces oceans ? J'arpente mes terrasses. Je me penche sur 

mes roses. J'en detaille les parfums. Ai-je jamais ete un autre etre que ce reveur solitaire qui happe 

en vain des souvenirs, effiloches comme des brouillards de montagne ? 

* * 

Tout cela ne fut-il pas autre chose qu'une hallucination ? 

Je ne vois plus au loin, tout au loin, dans des lumieres delavees, que des corps a la Greco, de plus en 

plus amincis. Ces gens qui s'effacent a jamais de I'horizon m'ont-ils connu ? M'ont-ils suivi ? Les ai-je 

entraTnes ? Ai-je existe ? 

Dans mes souvenirs comme dans mes mains, je ne sens plus glisser que du vent fugace. 

Mes yeux - et quels yeux dois-je avoir, des yeux de desespere ? - mes yeux ont beau fouiller le ciel 

impassible, essayer de voir dans les fonds des ans, dans les fonds du siecle, qu'accrocher ?... 

L'etre que je suis, en quoi est-il encore I'etre qui portait jadis mon nom, qui etait connu, ecoute ? 

Pour lequel beaucoup ont vecu et pour lequel helas beaucoup sont morts ? Cet etre, qu'a-t-il a voir 

encore avec I'homme qui arpente, amer, interminablement seul, quelques metres de terre 

etrangere, fouillant son passe, se perdant en lui, n'y croyant plus pour finir, se demandant si c'est 

bien lui qui fut retourne cent fois dans les tornades d'un Destin implacable, et s'il ne sort pas d'un 

long tunnel glace ou tout n'etait que fantomes ?... 

* * 

Alors, si je doute de ma chair, de mes os, de ce qu'a forge jadis mon action publique, si je doute de la 

realite de mon passe et de la part que j'ai pu prendre a quelques annees d'edification de I'histoire 

des hommes, que puis-je croire encore des ideaux qui naissaient en moi, qui me brulaient, que je 

projetais, de la valeur de mes convictions d'alors, de mes sentiments, de ce que je pensais de 

I'humanite, de ce que je revais de creer pour elle ? 

Chaque etre humain est une succession d'etres humains, aussi dissemblables les uns des autres que 

les passants dont nous scrutons dans la rue les visages disparates. 

A cinquante ans, en quoi ressemblons-nous encore au jeune homme de vingt ans dont nous essayons 

de nous souvenir et dont nous voulons a tout prix etre la survivance ? Meme sa chair n'est plus la 



meme chair, s'en est allee, a ete refaite, renouvelee. Plus un millimetre de peau n'est la peau de ces 

temps-la. 

Et Tame alors ? Et ce que nous pensions ? Les sentiments qui nous projetaient vers Taction ? Et les 

sentiments qui nous passaient, comme des souffles de feu, a travers le cceur ?... 



* 
* * 



Meme combien d'hommes distincts ne portons-nous pas en nous, qui se combattent, qui se 

contredisent, ou meme qui s'ignorent ? Nous sommes le bien et nous sommes le mal, nous sommes 

Tabjection et nous sommes le reve. Nous sommes les deux, emmeles dans des rets inextricables. 

Mais Tatroce du destin n'est pas la. L'atroce, c'est de rompre ces rets eux-memes pour Jeter son ame 

par-dessus bord ; Tatroce, c'est de devoir se dire que Tessentiel dans nos vies fut caricature, defigure 

par mille souillures et par mille reniements. 

Qui n'a pas connu ces debacles... ? 

Les uns se rendent compte de leur faillite avec douleur. Les autres en font le constat avec cynisme, 

ou avec le sourire fute de ceux ou de celles qui ne s'en laissent pas conter, qui sont convaincus que la 

connaissance de Thomme et la superiority de Tesprit consistent a avoir passe par toutes les 

« experiences », a en avoir epuise deliberement les sues les plus pervers, sans etonnement excessif 

et sans regret posterieur, ayant trouve, dans Tusage et dans la profanation de tout, Tinformation, la 

condescendance et Tequilibre d'une « ethique » de decomposition, liberee de tout contrepoids 

d'ordre spirituel. 

Sans doute, le monde ou nous vivons est-il devenu, pour une large part, le monde de ces amoraux, si 

surs d'eux-memes ?... Sans doute, ceux qui s'acharnent a imaginer encore une humanite que de 

hautes vertus pourraient embellir sont-ils devenus des etres anachroniques, des non-evolues, colles 

a de vieilles marottes, vivant a part des hommes, a part de leur temps, a part de la mode, a part du 

reel ?... 



* 
* * 



J'en suis arrive la. J'avais reve d'un siecle de Chevaliers, forts et nobles, se dominant avant de 
dominer. Dur et pur disaient mes bannieres. Je me sens balourd avec mon ballot de reves passes. 
Je sais que des sentiments tels que ceux que j'ai tente d'exprimer ne se ressentent plus guere, 
semblent meme « penibles » a certains. 

Mais j'en ai tant vu, j'ai tant souffert qu'une amertume de plus ne me lassera pas au point ou j'en 
suis parvenu. Ainsi, tant pis I Ces reves, eh bien oui, je les ai eus. Ces elans, oui, je les ai portes. Cet 
amour des autres, oui, il m'a brule, il m'a consume. J'ai voulu voir dans Thomme un cceur a aimer, a 
enthousiasmer, a elever, une ame qui, fut-elle a demi asphyxiee par la pestilence de ses esclavages, 
aspirait a retrouver un souffle pur et n'attendait parfois qu'un mot, un regard pour se degager et 
pour renaTtre... 



* 
* * 



Soyons nets. Des droits a lancer, a Tusage d'autrui, des considerations morales ou spirituelles, je n'en 
ai aucun. Je ne le sais que trop bien. J'ai eu mon lot de miseres, helas, comme tant d'autres ; et, 



meme, ne les eusse-je pas subies, on m'en a tant pretees, que je n'arrive plus a ressentir, en 

m'analysant, que de la confusion et une tristesse insondable. 

Pourtant, les elans d'ideal qui jettent leur feu dans ce livre m'ont devore a chaque jour de mon 

existence. J'eus du, bien sur, laisser a d'autres, moins atteints, le soin et la responsabilite de lancer de 

vrais chants humains baignes de lumiere. Mais ce feu m'incendiait. 

Aujourd'hui, etouffe par un sort implacable, le grand incendie de jadis n'a laisse que des cendres. 

J'y reviens malgre tout, obstinement, parce qu'elles evoquent les moments de ferveur de ma vie, les 

elans les plus profonds, la base spirituelle meme de mon action. Les voila done, bon gre, mal gre, 

livrees au vent qui les dispersera vite... 



* 
* * 



Ces pensees, ces reves ne sont meme pas ordonnes. Je n'ai pas fait un plan. C'est le comble. Je ne me 

suis pas mis a ma table comme un ecrivain distingue et raisonnable. Je n'ai pas ecrit un « Manuel de 

Ndealiste », chapitre par chapitre, en calculant tout, en dosant tout. 

Meme pas cela. Meme rien de tel. 

Qu'y faire I 

Les elans de Tame ne se graduent pas comme le debit d'un appareil a gaz. L'espoir, la passion, 

I'amour, la foi, la peine, la honte me dictaient des ecrits que je jetais aux hommes a tel ou tel 

moment parce que je les ressentais alors avec plus de force. Parfois e'etait au sommet de mon action 

publique. Parfois e'etait dans I'abandon, la boue, le froid de ma vie lointaine de soldat souffrant dans 

les immensites du front de I'Est. Mais I'ame qui vivait ces elans suivait un fil conducteur, invisible a 

beaucoup : il etait pourtant I'artere qui alimentait spirituellement mon existence. 

Ainsi ces notes ne sont pas tellement dejetees, elles disent les hauts et les bas d'une ame parmi les 

ames, qui toutes ont leurs hauts, leurs bas. 



* 
* * 



Certes, I'esprit arrive a la « sagesse » etale du cynisme, peut dominer en souriant les marbres glaces 
de son cimetiere interieur et graver sur eux ses constats avec un stylo impassible. Mais le feu, lui, a 
des flammes diverses, s'eleve, s'abaisse, renaTt, s'elance. Ce livre, c'est du feu, avec les exaltations du 
feu, les demesures du feu. 

Si au moins il pouvait en avoir la bienfaisante chaleur I Si des ames pouvaient pres de lui trouver 
reconfort et vigueur, comme on les trouve a mediter, le soir, pres d'un grand feu de bois presque 
silencieux I Les ondes de sa puissante vie penetrent, et leur rayonnement, et leur recueillement. Elles 
s'offrent completement, elles se livrent completement. Le don, le vrai don est ainsi, s'aneantissant 
jusqu'au dernier brandon. 



* 
* * 



lei, dans mon cas personnel, il ne s'agit plus que d'un feu mort. Ma vie s'est ecrasee dans des abTmes, 
a ete submergee par des lames de fond qui ont tout recouvert. 

Mais je veux croire malgre tout que ces elans qui animerent Taction d'un homme mort deja aux yeux 
de la plupart des hommes - s'il a le malheur de vivre encore pour lui-meme - pourront encore 



rejoindre spirituellement de ci de la, dans le monde, des coeurs anxieux... 

Je me souviens de trois mots que j'avais dechiffres un jour sur une tombe de marbre noir, la-bas a 

Damme en Flandre, dans une eglise de ma patrie perdue : ETSI MORTUUS URIT. 

« Meme mort, il brule... » 

Puissent ces pages, dernier feu fugace de ce que je fus, bruler encore un instant, rechauffer encore 

un instant des ames hantees par la passion de se donner et de croire, de croire malgre tout, malgre 

I'assurance des corrompus et des cyniques, malgre le triste gout amer que nous laissent a Tame le 

souvenir de nos chutes, la conscience de notre misere et I'immense champ de ruines morales d'un 

monde qui est certain de ne plus avoir de salut, qui s'en fait gloire et qui pourtant doit etre sauve, 

doit plus que jamais etre sauve. 



II 
L'AGONIE DU SIECLE 

Aimer ? Pourquoi ? Pourquoi aimer ? 

L'etre humain s'est barricade derriere son egoTsme et son plaisir. La vertu a delaisse son chant 

naturel. On se gausse de ses vieux rites. Les ames etouffent. Ou meme elles ont ete liquidees, 

derriere les decors des habitudes et des conventions. 

Le bonheur est devenu, pour I'homme et pour la femme, un monceau de fruits qu'ils croquent a la 

hate ou dans lesquels ils plantent des dents rapides sans plus, pour les rejeter pele-mele - corps 

abTmes, ames abTmees - une fois epuisee la frenesie passagere, en quete deja d'autres fruits plus 

excitants ou plus pervers. 

L'air est charge de tous les reniements moraux et spirituels. Les poumons aspirent en vain a une 

bouffee d'air pur, a la fraTcheur d'un embrun jete au ras des sables. 

Les jardins interieurs des hommes ont perdu leurs couleurs et leurs chants d'oiseaux. L'amour, lui- 

meme, ne se donne plus. Et d'ailleurs, qu'est-ce que l'amour, le plus beau mot du monde, ravale au 

rang de passe-temps physique, instinctif et interchangeable ?... 

Le seul bonheur pourtant residait dans le don, le seul bonheur qui consolait, qui enivrait comme le 

parfum plenier des fruits et des feuillages de I'automne. 

Le bonheur n'existe que dans le don, le don complet ; son desinteressement lui confie des saveur 

d'eternite ; il revient aux levres de I'ame avec une suavite immaterielle. 

Donner I Avoir vu des yeux qui brillent d'avoir ete compris, atteints, combles I 

Donner I Sentir les grandes nappes heureuses qui flottent comme des eaux dansantes sur un cceur 

soudain pavoise de soleil I 

Donner I Avoir atteint les fibres secretes que tissent les mysteres de la sensibilite I 

Donner I Avoir le geste qui soulage, qui enleve a la main son poids charnel, qui epuise le besoin 

d'etre aime I 

Alors le cceur devient leger comme le pollen. Son plaisir s'eleve comme le chant du rossignol, voix 

brdlante qui nourrit les ombres. Nous ruisselons de joie. Nous avons vide cette puissance de bonheur 

que nous n'avions pas recue pour nous, qui nous encombrait, que nous devions deverser, comme la 

terre ne peut contenir sans fin la vie des sources et les laisse eclater sous les crocus et les jonquilles, 

ou dans les failles des rochers verts. 



Mais aujourd'hui dans mille failles dessechees les sources spirituelles ont cesse de jaillir. La terre ne 
deverse plus ce don qui la gonflait. Elle retient son bonheur. Elle I'etouffe. 



* 
* * 



L'agonie de notre temps git la. 

Le siecle ne s'effondre pas faute de soutien materiel. Jamais I'univers ne fut si riche, comble de tant 

de confort, aide par une industrialisation a ce point productrice. 

Jamais il n'y eut tant de ressources ni de biens offerts. 

C'est le cceur de I'homme, et lui seul, qui est en etat de faillite. 

C'est faute d'aimer, c'est faute de croire et de se donner, que le monde s'accable lui-meme des 

coups qui I'assassinent. 

Le siecle a voulu n'etre plus que le siecle des appetits. Son orgueil I'a perdu. II a cru aux machines, 

aux stocks, aux lingots, sur lesquels il regnerait en maTtre. II a cru, tout autant, a la victoire des 

passions charnelles projetees au-dela de toutes les limites, a la liberation des formes les plus diverses 

des jouissances, sans cesse multiplies, toujours plus avilies et plus avilissantes, dotees d'une 

« technique » qui n'est, en somme, generalement, qu'une accumulation, sans grande imagination, 

d'assez pauvres vices, d'etres vides. 



* 
* * 



De ses conquetes, ou plus exactement de ses erreurs, puis de ses chutes, I'homme n'a retire que des 

plaisirs qui paraissaient supremement excitants au debut et qui n'etaient en fait que du poison, de la 

boue et du toe. 

Pour ce toe, cette boue et ce poison, pourtant, I'homme, la femme avaient delaisse, avaient profane, 

a travers leurs reves et leurs corps devastes, la joie interieure, la vraie joie, le grand soleil de la vraie 

joie. Les bouffees de plaisir des possessions - matiere ou chair - devaient, tot ou tard, s'evanouir 

parce qu'illusoires, viciees des le debut, vicieuses de plus en plus. 

II n'est reste au cceur des vainqueurs passagers de ces encheres steriles que la passion de prendre, 

de prendre vite, des bouffees de colere qui les dressent contre tous les obstacles et de fades odeurs 

de decheance collees a leurs vies saccagees et pourries. 

Vains, vides, les mains ballantes, ils ne voient meme pas arriver I'instant ou I'oeuvre factice de leur 

temps s'effondrera. 



* 
* * 



Elle s'effondrera parce qu'elle etait contraire aux lois memes du cceur, et - disons le grand mot - aux 
lois de Dieu. Lui seul, si fort qu'on en ait ri, donnait au monde son equilibre, orientait les passions, 
leur ouvrait les vannes du don complet et de I'amour authentique, indiquait un sens a nos jours, 
quels que fussent nos bonheurs et nos malheurs. 

On pourra reunir toutes les Conferences du monde, rassembler par troupeaux les Chefs d'Etat, les 
experts economiques et les champions de toutes les techniques. Ils soupeseront. Ils decreteront. 
Mais, au fond, ils echoueront car ils passeront a cote de I'essentiel. 
La maladie du siecle n'est pas dans le corps. 



Le corps est malade parce que I'ame est malade. 

C'est elle qu'il fallait, qu'il faudra coute que coute guerir et revivifier. 

La vraie, la grand revolution a faire est la. 

Revolution spirituelle. 

Ou faillite du siecle. 

Le salut du monde est dans la volonte des ames qui croient. 



Ill 
VIE DROITE 



Ceux qui hesitent devant I'effort sont ceux dont I'ame est engourdie. 

Un grand ideal donne toujours la force de mater son corps, de souffrir la fatigue, la faim, le froid. 

Qu'importent les nuits blanches, le travail accablant, les soucis ou la pauvrete I 

L'essentiel est d'avoir au fond de son cceur une grande force qui rechauffe et qui pousse en avant, 

qui renoue les nerfs delies, qui fait battre a grands coups le sang las, qui met dans les yeux le feu qui 

brule et qui conquiert. 

Alors plus rien ne coute, la douleur meme devient joie car elle est un moyen d'elever son don, de 

purifier son sacrifice. 

* 

* * 

La facilite endort I'ideal. Rien ne le redresse mieux que le fouet de la vie dure ; elle nous fait deviner 

la profondeur des devoirs a assumer, de la mission dont il faut etre digne. 

Le reste ne compte pas. 

La sante n'a aucune importance. 

On n'est pas sur la terre pour manger a I'heure, dormir a temps, vivre cent ans ou davantage. 

Tout cela est vain et sot. 

Une seule chose compte : avoir une vie utile, affiler son ame, etre penche sur elle a chaque instant, a 

surveiller ses faiblesses et a exalter ses elans, servir les autres, Jeter autour de soi le bonheur et la 

tendresse, donner le bras a son prochain, pour s'elever tous en s'aidant I'un I'autre. 

Une fois ces devoirs accomplis, qu'est-ce que cela signifie de mourir a trente ans ou a cent ans, de 

sentir battre la fievre aux heures ou la bete humaine crie a bout d'efforts ? 

Qu'elle se releve encore, malgre tout I 

Elle est la pour donner sa force jusqu'a I'usure. 

* * 

Seule I'ame compte et doit dominer tout le reste. 

Breve ou longue, la vie ne vaut que si nous n'avons pas a rougir d'elle a I'instant ou il faudra la 

rendre. 



* 
* * 



Quand la douceur des jours nous invite, et la joie d'aimer, et la beaute d'un visage, d'un corps parfait, 

d'un ciel leger, et I'appel des courses lointaines, quand nous sommes pres de ceder a des levres, a 

des couleurs, a la lumiere, a I'engourdissement des heures detendues, resserrons dans nos cceurs 

tous ces reves au bord des evasions dorees... 

La veritable evasion, c'est de quitter ces cheres proies sensibles, a I'instant meme ou leur parfum 

convie nos corps a defaillir. 

A cette heure ou il faut refouler le plus tendre de soi-meme et porter son amour au-dessus de son 

cceur, alors ou tout est penible jusqu'a la cruaute, un sacrifice commence vraiment a etre entier, a 

etre pur. 

Nous nous sommes depasses, nous donnons enfin quelque chose. 

Avant, c'etait encore nous que nous cherchions et ce rien d'orgueil et de gloire qui corrompt tant de 

jaillissements venus tout d'un coup de nos ames et utilises au lieu d'etre donnes. 

On ne donne pour de bon, sans calcul - car tout est passe d'un cote et plus rien n'est reste de I'autre 

- que lorsqu'on a d'abord tue son amour de soi. Ca ne se fait pas tout seul car la bete humaine est 

retive. Et nous comprenons si mal les enseignements de I'amertume... 

* * 

II est doux de rever a un ideal et de le batir dans sa pensee. 

Mais c'est encore, a dire le vrai, fort peu de chose. 

Qu'est-ce qu'un ideal qui n'est qu'un jeu, ou mettons meme un reve tres pur ? 

II faut le batir, apres cela, dans I'existence. 

Et chaque pierre est arrachee a nos aises, a nos joies, a notre repos, a notre cceur. 

Quand malgre tout I'edifice, au bout des ans, s'eleve, quand on ne s'arrete pas en route, quand, 

apres chaque pierre plus lourde a dresser, on continue, alors seulement I'ideal se met a vivre. 

II ne vit que dans la mesure ou nous mourrons a nous-memes. 

Quel drame, au fond, qu'une vie droite... 



DEUXIEME PARTIE 
SOURCES DE VIE 



IV 
LA TERRE ORIGINELLE 

On est I'homme d'un peuple, d'un sol, d'un passe. 

On peut ne pas le savoir. On peut essayer de I'oublier. 

Mais les evenements se chargent vite de nous ramener aux sources de vie. 

* * 

lis nous ramenent d'abord aux hommes de notre sang : honteuse ou lumineuse, la famille noue 

autour de nous ses liens, de plus en plus serres et fermes avec le temps. 

Parfois ils etouffent. Jamais on ne s'en debarrasse. 

Que le sang soit en jeu, on bondit. Le sang d'avance a raison. On fait corps avec lui, comme si nos 

veines ne constituaient qu'un organisme et que la famille n'avait qu'un seul cceur, un cceur qui 

projette le meme sang dans chacun d'entre nous et le rappelle de toutes parts au foyer vital. 

* * 

II en est de meme du pays. 

On n'y echappe pas. 

La vue d'une estampe jaunie de nos cathedrales, le souvenir de I'odeur des dunes, de la couleur grise 

de nos coteaux, de la courbe de nos fleuves fait monter a notre gorge un amour qui nous etouffe tant 

il est emu en grondant. 

Le passe du pays s'inscrit jusqu'au fond de notre conscience et de notre sensibilite. 

Tout, chez nous, est survivance, renaissance meme a notre insu. 

Le passe d'un pays renaTt dans chaque generation comme le printemps revient, toujours dans des 

germinations nouvelles. 

* * 

Nous avons beau etre legers, courir le monde, egarer notre esprit : le sol natal envoie dans nos cceur 
un fluide que nous ne creons pas et qui nous domine. 

Et il suffit de la voix d'un poste emetteur captee au pays lointain, apportee par des ondes imprecises, 
pour que souvenirs, liens et lois se degagent a nouveau, veritable filigranes inscrits 
indestructiblement dans la trame de nos jours tourmentes. 



V 
LE CCEUR ET LES PIERRES 

II faut avoir bourlingue sur les mers les plus lointaines, connu les nuits musses des Tropiques, les feux 
de Cannes a sucre, les chants des negres, les deserts avec leurs sables roses, leurs arbrisseaux sans 
feuilles, les squelettes de chevaux desosses par les vents, il faut avoir remonte les lacs geles et les 
neiges brdlantes, cueilli des mimosas sur les ruines de Carthage, des pamplemousses a La Havane, un 
brin d'herbe pres des cannelures de I'Acropole, pour aimer pleinement un pays, celui qu'on vTt le 
premier, avec les seuls yeux lucides qui soient au monde : les yeux d'enfant. 
II faut avoir connu d'autres voyages, avec ses meubles et ses hardes, ses livres, ses tableaux, son 
simple bien materiel, il faut avoir ete ce nomade des appartements anonymes ou Ton s'assoit comme 
dans un train, pour connaTtre la passion et la nostalgie du premier de tous les paysages, de ce cadre 
de cceur qu'est la « maison ». 

* * 

Nous pouvons evoquer sans regret les grandes joies des terres etrangeres. 

Elles dorent encore notre regard : le jour se leve jaune et argent sur les palmiers qui longent la Mer 

des Antilles ; le brouillard fume dans les oliviers du vallon de Delphes ; des pecheurs rament dans la 

nuit bleu clair des Cyclades ; la palmeraie est zebree de soleil pres des murailles musses de 

Marrakech. 

Mais le souvenir des voyages errants dans ces prisons que sont les logis sans ame nous pese et nous 

etouffe. 

* 

* * 

Que reste-t-il, dans notre vie, de ces relais impersonnels ? 

Les murs ou Ton a, sans cceur, accroche, decroche les tableaux ? L'appartement voisin d'ou Ton vous 

guette ? Les bruits meles des telephones ? L'escalier ou Ton se croise sans se connaTtre ? La voiture 

cellulaire de I'ascenseur avec ses doubles barreaux ?... 

Nous regardons ce decor de vie et de mort avec des yeux ternes, charges d'un veritable desespoir. 

* * 

Que nous disent ces cloisons, cette cuisine ouverte sur des cours horribles, longues de quelques 

metres, sans un coin imprevu, sans un caprice, sans un feuillage naturel et sans un nid ? 

Que nous disent ces lits et ces meubles places vaille que vaille, mal a I'aise, genes comme s'ils ne se 

sentaient pas chez eux, les pauvres, malheureux et nomades comme flous ? 

Car ils ont une ame, les meubles. 

Ce vieux bahut qui encombre le couloir, cette caisse d'horloge qui ne resonne plus pour ne gener 

personne, ont vecu jadis, ont connu jadis une vraie maison, ont eu pendant cent ans, deux cent ans, 

leur place, leurs frolements, leur odeur. Leurs portent battaient comme des ailes. Les heures 

jaillissaient comme des appels. 



Pauvre bahut et pauvre horloge, loin du parquet cire, de I'odeur de lavande, de I'eau qu'on jetait sur 
I'escalier use, des voix voisines, du salut du soleil entre brusquement par la porte ouverte... 

* 

* * 

Nous, les depayses modernes, traTnes d'appartement en appartement dans les villes aux yeux vides, 
nous nous sentons un peu plus arraches a nos coeurs chaque fois qu'il nous faut franchir un nouveau 
seuil, eclairer ces couloirs trop blancs, nous habituer a ces poignees, a ces volets, a cette porte qui ne 
tient pas, a ce gaz qui flambe trop vite, a ces autobus qui passent avec un hululement brutal qui 
casse Tame- 
On se tait. 

Mais on n'oublie rien. 
Et Thomme, comme le vieux bahut et la grande horloge, immobile, regard et voit... 

* * 

La maison natale se ranime dans les souvenirs. La voila. Un rien de feuillage eclaire la facade. Deux 
marches de pierre bleue. Un grand balcon de vigne-vierge dans les jardins. Tout est a sa place. Tout a 
un sens, une odeur, une forme corporelle. On va a Tarmoire : Tarmoire, ce mot magnifique, plein, 
grave parce qu'elle contient le pain et les aliments essentiels. On peut, les yeux fermes, trouver 
quelque chose. Ce coin sent le tabac ; celui-la le chat, qui a toujours ronronne a Tendroit le plus 
tiede. Ce bruit, c'est la chaise du bureau ou le papa se leve. Ce pas, avec des arrets, c'est la maman 
qui, a la salle a manger, arrose ses fleurs. Ces chambres ne sont pas des haltes. C'est la chambre « au- 
dessus du salon », c'est la chambre « au-dessus du bureau », c'est la chambre « des petits », meme 
quand ils sont devenus des hommes aux pensers lourds... 

* 

* * 

Chacune de ces chambres a son histoire, a connu ses veilles, ses malades ; on est descendu de celle-ci 
un matin en portant dans ses bras un corps cheri... 

Ah I L'horreur de ces appartements anonymes ou nos enfants sont nes ou sont morts, devant des 
decors dans vie, quittes depuis et ou d'autres nomades ont, a leur tour, repris la vie saccadee, sans 
souvenirs d'ame, sans oser meme en retenir car on ne saurait ou les mettre... 

* * 

Maison de jadis, avec tes pauvres cretonnes, ton mauvais gout parfois, cette boule de la rampe, ces 
photos d'enfants a la queue leu leu, le gros piano, la cheminee noire, la baignoire d'etain ou Ton 
entrait Tun apres Tautre, ces pas qu'on pese encore vingt ans plus tard rien qu'a s'en souvenir, ces 
souffles qu'on entend passer a nouveau pres de soi, ce visage de la maman qui se ranime au loin puis 
qui est la devant les yeux, presque impenetrable et qui vous rend tout a coup si enfant qu'on 
voudrait etre caresse de nouveau... 
Des appels d'immense tendresse remontent avec de lointains parfums de fleurs et de feuillage ; des 



chants d'eau passent au fond du jardin, dans une douceur de soleil differente chaque endroit du 
monde. 



* 
* * 



Tout vient de ce temps-la. 

Infortunes enfants, ceux qui n'auront jamais eu de maison a eux et qui n'assemblent pas ces 

souvenirs qui font la vie... 

* * 

C'est la maison qui nous petrit. 

Comment aurions-nous une ame si la maison n'a point de visage, n'est qu'un masque change a tous 

les carnavals des hommes ? 

On ne peut centrer la vie que sur des cceurs et sur des pierres ; le reste s'en va comme les longs 

trains de bois a la derive sur les eaux d'hiver. 

* * 

Maison, forteresse et tendresse... 

Tout prend un visage petit a petit, au fur et a mesure des travaux, des douleurs communes, des 

enfants qui naissent. 

Les murs ont contenu les amours et les reves. 

Les meubles beaux ou laids furent des compagnons et des temoins. 

Un parfum monte tout doucement de ces ames melees, et un recueillement, un repos, une certitude, 

au lieu des haltes essoufflees sur des paliers d'existence. 

* * 

Douceur, equilibre, points de repere, temoignage, examen de soi. 
Sans la maman et la maison, dis-moi, mon ame, ou serions-nous ? 



VI 
LA CHAIR QUI COMMENCE 

Les hommes peuvent s'abaisser, vivre dans une agitation de plus en plus frenetique, et des millions 
de tares bomber le torse : la noblesse maternelle conserve parmi des milliers de cceurs naturels et 
vibrants son rayonnement pathetique. 

Elle emeut aujourd'hui comme aux jours ou les premieres femmes sentirent leur corps agite par 
d'indicibles tressaillements. 



Des cette heure-la elles ne sont plus les memes. 

Hier elles couraient, I'oeil clair, I'ame vide, les levres distraites. 

La vie naissant en elles comme une floraison cachee leur donne tout a coup une gravite, une 

assurance, une grande force fiere, la certitude de creer, de donner, et le charme emu du mystere 

vivant qui jaillira un jour de leurs douleurs. 

* * 

Elles passent encore en riant mais leur regard est plus profond. 

Elles portent en elles un tresor dont les palpitations se lient a leurs palpitations les plus intimes. Leurs 

elans, leur melancolie, ce grand ideal, inavoue parfois, qui les souleve ou les tourmente, les pensees 

et les regrets, les joies et les desirs ne font plus qu'un avec cette vie invisible a tous, presente a 

chaque instant pour elles qui lui donnent sang et ame dans une communion exacte de chair et de 

cceur. 

Elles sont vaillantes et lasses. 

Lasses du corps qui flechit, lasses de leur jeunesse courbee comme des branches de fruits trop 

lourdes, lasses de soleil et de vent. 

Mais vaillantes du renouveau que leur sein contient tendrement, dans cette chair que leurs 

vibrations les plus dedicates modelent. 

* * 

Elles savent que cette ame-fleur, ouverte a peine dans la nuit, sera demain fraTcheur, innocence si 

leur cceur a elles qui la couvre comme le ciel nocturne est rempli de la douceur et de la paix des nuits 

ou tout n'est qu'etoiles et silence. 

Parmi le monde qui bruit elles portent cette nuit de lumiere. 

Leurs yeux reveurs contemplent ces grands paysages lunaires ou un monde connu d'elles seules 

sommeille, puissant et immense. 

Elles regardent ces montagnes bleues, ces eaux noires et lisses, cet enchantement du ciel crible de 

feux sertis dans le jais des soirs comme des pierres inaccessibles. 

Elles avancent sous ces clartes nocturnes, le cceur serre mais le pas sur. Personne d'autre ne 

chemine. L'univers est distrait. Elles seules veillent. Elles seuls ont les yeux de la chair. Elles 

progressent, le corps lourd, I'ame tendue, elevee, comme aspiree par cette grandeur des nuits 

secretes. 

Ces mois ou la chair fleurit sont leur printemps exclusif ou les ombres et les parfums, les couleurs et 

les lumieres n'atteignent que leur grand amour, tendu a bras ouverts a la vie comme un verger du 

cceur. 

* 

* * 

Elles connaTtront la liberation des aubes charnelles et le detachement du reve puis les constants 
efforts, courbees vers ces corps et ces ames qui les enchantent et qui leur font peur. 
Royaute tremblante et radieuse. 
Que renaTtra-t-il dans ces cceurs ? 



Garderont-ils le chant et la virginite des eaux de montagnes ? 

Ces yeux na'i'fs feront-ils un jour pleurer ? Cette petite tete bouclee, couleur du soleil sur le mur de 
pierre, portera-t-elle les pensees nettes, I'ideal dont la mere a reve, comme de gla'i'euls ardents ? 
Le mieux, pour ne pas trop craindre, sera de tracer soi-meme la route rectiligne mais bordee de 
verdure et de bois frais, au-dessus de laquelle voyagent les blancheurs qui lissent les chemins de 
terre a ciel. 



* 
* * 



La maman ne mettra dans le cceur des petits, une fois de plus, que ce qu'elle aura nourri en elle- 

meme. 

Leur ame contiendra ce que la sienne aura contenu. 

Les images de son cceur traceront sur eux de grands reflets, comme on voit des ombres avancer dans 

les champs sous les nuages blancs des grands cieux deployes et tiedes. 



* 
* * 



Elle ne pourra supporter leur regard que si son ame est aussi nette que la leur. 

Tout ce qui n'est pas frais et pur etonne les enfants et deteint sur leur cceur. 

lis ne seront plus tard force et renoncement, sagesse et simplicite, vertu et joie, que si la nourriture 

spirituelle fut candide comme I'avait ete le lait originel. 



* 
* * 



Les visages des meres sont nobles, souverainement clairs lorsque la purete des vies volontairement 
innocentes les a rafraTchies aux mille matins des sacrifices. 



* 
* * 



Femmes privilegiees, dont la chair tressaille, tournees vers le reve interieur, qu'habite et brule le 
grand secret de la vie qui commence... 



VII 
LA VOCATION DU BONHEUR 

Plus on avance parmi les sourires hypocrites, les yeux cupides, ou malpropres, les mains interessees, 
les corps fletris, plus on est decu par la mediocrite de I'existence. 

* 
* * 



On s'apercoit vite que seules restent solides et eternelles les joies mises dans nos coeur quand nous 

etions petits. 

C'est alors qu'on nous rend heureux ou malheureux pour toujours. 



* 
* * 



Si nous avons eu une enfance calme, douce comme un grand ciel dore, si nous avons appris a aimer 
et a nous donner, si nous avons joui, tout petits deja, de I'enchantement que nous dispensaient a 
toute heure le ciel et la lumiere, la nature toujours a notre portee et toujours changeante, si on nous 
a fait un cceur simple comme le regard des betes, naif comme le matin, humain, sensible, bon, lie aux 
affections vraies et naturelles, la vie restera pour nous, jusqu'au bout des chemins rocailleux ou 
boueux, pareille au ciel qui domine puissant et clair les fondrieres des plus mauvaises routes. 



* 
* * 



II y a une vocation au bonheur. 

On la developpe ou on I'etouffe. 

Si on forme les enfants, simplement, a des joies profondes mais elementaires, ils avanceront dans la 

vie en gardant dans leurs yeux la lumiere de leur vie interieure, equilibree, sans deportements 

continuels. 

Mais si on dejette leur enfance, s'ils ont trop vu ou trop entendu, s'ils ont ete pris dans un tourbillon, 

si des annees de tendresse calme n'ont pas fortifie en eux le bonheur fragile de leur innocence, alors 

leur vie sera ce que leur enfance fut : au lieu de voir le desordre, ils seront eux-memes le desordre. 

N'ayant jamais ete stabilises dans leurs gouts, leurs sentiments, leurs pensees, ils seront a la merci 

des bourrasques, des joies troubles qui les bruleront et creeront du malheur aux depends des autres. 



* 
* * 



Apres il devient difficile de changer. 

On ne redresse pas un arbre durci ; on peut tout au plus, alors, degager le feuillage ou couper des 

branches. 

Mais lorsqu'il etait jeune, plein de seve, on eut pu le plier d'un doigt agile, le guider, I'aider a 

s'epanouir. 

C'est a I'heure ou les enfants ont simplement I'air de jouer, de regarder, sans plus, un moineau ou 

une alouette, d'epeler des mots et de donner des baisers, qu'ils photographient dans leur cceur, dans 

leur imagination, le spectacle exact que nous leur donnons. 

* * 

La vie ne fera que developper la photographie ; les acides de I'existence imprimeront en eux les 
images, belles et puissantes, ou troubles et attristantes, que nous aurons offertes a leurs petits yeux 
curieux, a leur cceur net comme une feuille de papier brillante. 



* 
* * 



Ce dont notre orgueil ou notre agitation, ou helas nos passions les auraient prives, nous le payerons 
cruellement plus tard en les voyant instables, insatisfaits, Tame veule, ou I'ame ravagee par notre 
faute. 



VIII 
LE TEMPS DES NOELS 

Nous n'etions que des petits enfants ardennais. 

La neige fermait I'horizon, encapuchonnait la crete des toits et se collait en paquets de plus en plus 

epais sous nos sabots. 

Nous etions surs d'avoir vu Saint Joseph tourner au coin de la Rue du Moulin. La cote de I'eglise etait 

rude a monter, a minuit. On nous avait permis de tenir nos sabots a la main au dernier raidillon. Puis 

nous etions passes brusquement de la nuit aux flechettes glacees, dans I'odeur chaude des nefs 

eclatantes. 

* * 

La tete nous tournait un peu. 

L'encens nous saoulait. 

Le Doyen lui-meme etait pale. 

Mais le jube faisait un vacarme a ecarter les sangliers a dix kilometres de nos grands bois touffus. 

Le souffleur de I'orgue pedalait comme s'il craignait d'arriver en retard. 

L'instituteur entraTnait la chorale dans des tourbillons. 

Au moment du « Minuit, Chretiens », I'emotion et le fracas avaient ete tels que nous etions grimpes 

sur la paille des chaises, nous attendant a ce que, tout d'un coup, les anges devalassent au-dessus du 

chceur. 

* * 

Mais les anges avaient continue a stationner sagement parmi les bougies, avec leurs grandes ailes au 

repos. 

Nous nous etions approches d'eux, une petite piece de deux sous nos gros gants de laine. Nous nous 

etions mis a genoux sur le marbre. Le boeuf brun et I'ane gris se trouvaient tout pres de nous. Et nous 

brdlions de les toucher pour voir si leur poil fremirait comme a la fontaine. 

Mais les enfants aimaient encore mieux les enfants que les betes. Jesus etait etendu sur la paille. Nos 

cceurs s'attendrissaient en pensant qu'il devait avoir bien froid. Personne ne lui avait donne comme a 

nous de gros bas. Ni de sabots. Ni d'echarpe pour cacher son nez. Ni de gants de laine verte pour 

couvrir ses gercures. Cela nous pincait le cceur tres fort. Nous regardions un peu etonnes le papa 



Saint Joseph qui ne faisait rien pour qu'on le distinguat, et la Maman bleue et blanche, tellement 
immobile et si belle... 

* 

* * 

Nous ne connaissions que des mamans belles avec des yeux purs ou Ton pouvait tout regarder. Nous 

avions tant regarde ces yeux-la... Mais ceux de la Maman du Petit Jesus nous ravissaient a I'extreme, 

comme si le Ciel faisait voir aux enfants plus que ne voient les hommes... 

Nous ne disions rien en redescendant la cote. 

Quand les enfants ne disent rien, c'est qu'ils ont tant de choses a dire... 

Le chocolat qui fume, la grande table couverte de gateaux, a la maison, ne sont jamais parvenus a 

nous arracher, au retour, aux conversations invisibles qui s'etaient nouees d'enfants de mamans 

humaines au petit garcon de la Maman du Ciel. 

En haut du piano, une autre creche avait ete dressee ou nous pouvions, debout sur le tabouret, 

prendre dans nos mains le boeuf et I'ane. 

On allumait chaque soir de toutes petites bougies roses et bleues. Chacun avait la sienne, sur laquelle 

il soufflerait un grand coup a la fin des prieres. Derriere, a genoux pres d'une chaise, dans le noir, la 

maman dirigeait nos elans religieux, nous guidait. 

Quand tout etait fini, lorsque nous nous retournions vers elle afin d'obtenir le droit d'eteindre nos 

mignons luminaires, nous voyions dans ses deux yeux briller tant de ferveur emue... Le Paradis vient 

dans le cceur des enfants lorsque c'est la maman qui le porte... 

* * 

A cette heure-la, humble et poignante la maman savait que des petites ames avaient ete marquees 
pour toujours, que Ton pourrait souffler sur les petites bougies allumees dans nos cceurs pres de la 
creche, qu'on ne les eteindrait jamais. 

* 

* * 

Et chaque hiver, quand revient Noel, les petites flammes allumees par nos meres remontent toutes 
droites et crepitent. 



TROISIEME PARTIE 



LA DETRESSE DES HOMMES 



IX 
LES AVEUGLES 



L'argent, les honneurs, les corps gaches, I'aprete a saisir un bonheur terrestre qui fuit entre les doigts 
et s'echappe toujours, ont fait du troupeau humain une horde pitoyable, se ruant, se dechirant pour 
trouver des liberations qui n'existent pas. 
Cohue ou les rires sonnent faux, pour nous rappeler qu'il ne s'agit pas de troupeaux mais d'hommes. 

* * 

Ce pietinement de maudits a saisi les peuples, apres les individus. 

Ce n'est plus une ronde d'isoles, happes par des passions ou par des vices. Ce sont les collectivites 
qui sont aspirees par le vertige des desirs impossibles, desir d'etre le premier, c'est-a-dire d'ecraser, 
desir de baser sa puissance sur la matiere, c'est-a-dire d'etouffer et d'eliminer le spirituel, dans des 
efforts d'autant plus inutiles que I'humain fond a I'etreinte et que le spirituel ressurgit toujours, 
comme un reproche, ou comme une malediction. 

* * 



La bassesse a depasse les cercles limites des « elites » pour gagner les cercles etendus des masses, 

atteintes, elles aussi cette fois, par les ondes repandues a I'infini de I'envie, de I'ambition et des 

pseudo-plaisirs qui ne sont que des caricatures de la joie. 

L'eau claire des cceurs s'est troublee jusqu'aux lignes les plus lointaines. 

Le fleuve des hommes charrie une longue odeur de vase. 

Le desordre du siecle a bouleverse tout ce qui etait jadis lumiere, roseaux et vols plongeants des 

hirondelles. 

* * 

Les hommes et les peuples se toisent, I'oeil violent, les mains marquees par la fletrissure et par les 

morsures que leur ont laisse les proies brdlantes vite avilies. 

Chaque jour le monde est plus egoTste et plus brutal. 

On se hait entre hommes, entre classes, entre peuples, parce que tous s'acharnent a la poursuite de 

biens materiels dont la possession furtive revele le neant. 

Mais tous delaissent les biens, tendus a chacun, de I'univers moral et de I'eternite spirituelle. 

* 

* * 

Nous courons eperdus, le front ensanglante d'avoir cogne tous les obstacles, sur des chemins de 
haine, ou d'abjection, ou de folie, criant nos passions, nous jetant vers tout, pour etre seuls a saisir ce 
qui pourtant ne sera saisi jamais. 



X 
LES LIGNES DE DOULEUR 

II n'est pour ainsi dire pas de coeur que n'aient sali des vilenies, des actes sordides, des fautes 

lepreuses qui laissent flotter dans le regard des lueurs qui ne trompent pas. 

Meme les coeurs revenus des marais a la purification gardent toujours un gout amer d'imparfait et de 

cendres. 

On a pu reparer la porcelaine rare : toujours celui qui connut la chute reconnaTtra les lignes, si 

finement reparees soient-elles, de la rupture. II sait que jamais ne reviendra I'unite invisible du 

parfait, celle dont il ne pensait meme pas qu'elle put mourir. 

* * 

Plus on avance dans la vie, plus le cceur est marque de ces lignes de douleur, imperceptibles pour 
tous ceux qui n'ont pas vu ou pas connu, mais dechirantes par tout ce qu'elles contiennent de 
delicatesse brisee, comme des soies fines qui se sont rompues avec des crissements. 
Heureux encore ceux-la que des souffrances invisibles purifient I 

* * 



Combien d'autres, revenus vaille que vaille du vice, s'acharnent a se convaincre que cet abaissement 

fut utile, penetres a jamais par cette tunique brdlante qui s'est refroidie sur leur peau et y colle, faite 

chair comme la chair corrompue, desormais confondue avec elle. 

Quels yeux regarder sans trembler ? 

Que cachent-ils ? 

Qui n'a pas ete vil un jour, qui ne porte pas en soi des mots, des gestes, des desirs, des abdications 

inavouables, ou le cadavre momifie de sa vie interieure ? 

Combien d'hommes, combien de femmes n'escamotent-ils pas a I'abri des conventions la faillite de 

leur sensibilite, de leurs serments et la profanation miserable de leur corps ? Avec des remords 

parfois. Sans remords la plupart du temps. Ou plutot meme avec un petit air de triomphe et 

d'insolente provocation. 

Les chutes finales, celles qui ont tout liquide, la decence, la pudeur, le respect de soi, de son corps, 

de sa parole, et Dieu avec le reste, ne sont que le resultat de centaines de petits reniements 

prealables, nies ou camoufles au debut. 

L'ensemble ne s'abat que lorsque les fibres innombrables du cceur ont ete cisaillees I'une apres 

I'autre, parmi les subterfuges, les mauvaises raisons, suivis de multiples abandons de plus en plus 

irremediables, avec la conscience assassinee, au bout des debacles... 

* * 

La decheance sourd secretement dans la pensee avant de se repandre dans tout I'etre. 

Le corps ne cede, ne se laisse salir, engluer, puis souiller a mort que bien apres que I'ame, negligente 



ou grisee par les appels troubles, ait laisse aller au fil de I'eau les rames qui tracaient, au debut, des 
routes droites sur les eaux pures. 



XI 
LES SAINTS 

Les Saints, intelligents ou non mais au coeur donne sans limites, ceux-la que jugent de si haut les 

dechus et les corrompus, les Saints nous montrent que la perfection est ouverte a tous. 

Eux aussi furent de simples hommes, de simples femmes, charges de passions, de faiblesses et 

souvent de fautes. 

Eux aussi ont du parfois se lasser, ceder, se dire qu'ils n'arriveraient jamais a se debarrasser de cette 

odeur de boue et de peche qui nous accompagne. 

Mais ils n'ont pourtant pas renonce. 

A chaque chute ils se sont redresses, decides a etre d'autant plus vigilants qu'ils se sentaient plus 

faibles. 

La vertu n'est pas un eblouissement soudain mais une lente, dure et parfois tres penible conquete. 

Ils ont eu la joie surhumaine de se sentir enfin vainqueurs de leur corps et de leur pensee. 

* * 

Leur lutte nous dit que le bonheur, sur terre et au-dela de la terre, est a la portee de chacun. 
Chacun a une volonte pour s'en servir. 

Avant le corps, c'est I'esprit qui gagne ou qui capitule. Et meme lorsque le corps a cede, I'esprit peut 
le relever, ou le laisser se corrompre davantage encore, puis s'empoisonner a jamais. 

* * 

Nous sommes nos maTtres. Nous pouvons egalement nous abTmer dans les gouffres, ou les cotoyer, 
ou les remonter, et les depasser. Tout peut etre evite et tout peut etre fait. 



XII 
L'ETERNELLE CRUCIFIXION 



Face aux ironies meprisantes des jouisseurs et des sceptiques, on ose a peine rappeler, que, depuis 
deux mille ans, le plus grand des drames humains, celui de la Passion, se repete spirituellement a 
chaque printemps. 
Qui va souffrir, qui va se trouver la pres du Calvaise en ces nouveaux jours d'agonie ? 



Dans le desert du temps se dresse la Croix. 

La vie banale ou louche ou perverse des hommes continuera a s'ecouler comme un fleuve terne. 

Le Christ recevra les coups et les epines. II s'ecroulera sur le sol. Le bois de la croix ecrasera sa chair. 

On le plantera a grands coups de marteau sur I'arbre dur. lis ont perce mes mains et mes pieds, lis ont 

compte tous mes os. 

Qu'en saura le monde ? 

Son sang descendra lentement sur son corps blemi. Ses yeux chercheront a la fois son Pere et nos 

ames. 

Qu'auront-elles compris, nos ames, a cette tragedie ? 

Elles n'auront ni fremi ni pleure. 

Elles n'auront meme pas pense. 

Meme pas vu. 

Le Christ meut bien seul. Tout seul. 



* 
* * 



Les ames dorment, ou sont steriles, ou se sont suicidees, alors que c'est pour les tirer de la torpeur, 
de la boue, de la mort que ce corps pend entre ciel et terre dans la douleur. 

La detresse de ce cceur lance en vain les cris de desespoir qui devraient glacer le monde et arreter le 
souffle des hommes. 

* * 

C'est pourtant a cause de son etouffement spirituel que dechoit le monde. 

C'est d'esperance, de charite, de justice, d'humilite que le monde a besoin pour retrouver un peu 

d'air. 

Cette vie spirituelle, nous en avons recu le depot. 

Nous en sommes les porteurs. 

Et nos mains sont ballantes. Et nos yeux sont sees. Et nos levres ne tremblent point de ferveur et 

d'emoi. 

Nos cceurs sont pareils au sable sec. 

Nos ames sont au point mort ou elles sont mortes. 

* 

* * 

La foi ne vaut qu'en tant qu'elle conquiert, I'amour qu'en tant qu'il brule, la charite qu'en tant qu'elle 
sauve. 



XIII 
PERSONNE 



Un palmier tremble. Le sable glisse entre les doigts bronzes d'un enfant. Des agnelets marques de 

sang se cognent a petits coups de front tetus. Des anes minuscules, I'oeil mouille, deboulent de la 

colline. Le paysage de Paques et net, brillant. L'air est encore frais. Des marguerites s'eparpillent sur 

le coteau. 

Pourquoi le Christ souffre-t-il a nouveau la plus dechirante des agonies en ces jours ou des brassees 

de mimosas ensoleillent le tournant des routes ? 

Ces routes-la, claires et tiedes, le ramenent chaque annee, douloureux et muet, vers les clous et les 

epines, vers le sang et vers les crachats. 

* * 

Seigneur, nous vous suivons dans ce cortege poussiereux, meles a ces pecheurs rudes et laches qui 

vous aimaient, mais qui vous aimaient comme nous : avec mesure, comme si la mesure n'etait pas 

une insulte a votre amour. 

Nous sommes pres d'eux, pas plus mauvais que d'autres, I'oeil rayonnant parfois de la joie de vous 

servir. Nous ecartons les intrus, nous agitons des palmes, nous croyons etre tout pres de votre cceur : 

tout cela nous donne une trop bonne opinion de nous-memes. 

Dans vos yeux tristes, c'est notre vanite que nous projetons. 

Et a I'heure de I'agonie, parce que notre anneau d'amour n'etait qu'un fil, nous resterons loin de vos 

blessures, de vos sueurs de sang et de ce grand cri glace qui va transpercer la terre. 

* * 

Seigneur, nous revenons pres de vos pieds bleuis. Nous serrons ce bois de la Croix entre nos bras qui 

tremblent. 

Comment oser lever les yeux vers votre tete en sang ? 

Nous n'osons faire autre chose que de vous tendre nos cceurs consternes. 

II eut ete si doux de vous donner nos ames dans un elan total, d'etre avec vous depuis le Jardin des 

Oliviers jusqu'a ce monticule ou vous restez inerte dans le vent du soir. Nous n'avons meme pas eu le 

sort du Bon Larron, de celui-la qui vous aima le dernier, qui vous lanca ce regard eperdu qui plongeait 

dans le ciel... 

Nous subissons I'accablement de nos faiblesses, de nos lachetes, de nos tiedeurs. 

Seigneur, vous nous apportiez I'essentiel et I'eternel, le pain et le breuvage, le souffle et le soleil. 

Vous animiez nos cceurs, vous nous donniez la force. Nous eussions du bondir, legers, le cceur en 

fete, liberes a tout jamais de tout lien, de tout regret, de tout autre espoir. Nous sommes restes 

peureux dans I'ombre d'une porte ou sous un olivier brillant. Vous passiez ecrase et accable 

d'insultes. Ah I mon Dieu I En ces minutes de douleur et de salut nous n'avons point saisi la Croix, 

nous n'avons pas baise vos plaies et vos epines, mis en fuite vos bourreaux, brise leurs fouets, ecrase 

leurs injures. Nous n'avons pas su aimer. 

A I'heure du don total nos cceurs etaient sans vie. 

Mon Dieu, vous etes la abandonne de tous, muet et triste, les membres raidis. II n'y a eu personne, 



personne. 

Nous serrons le bois de la mort et nous laissons, sans relever la tete, s'ecraser a vos pieds la defaite 

de nos coeurs... 

* * 

Vous reviendrez dans la lumiere, Seigneur. A cette heure-la, ayez pitie des ames detruites I Ayez pitie 

des ames vides I 

Nous souffrons tellement de nous sentir si mesquins et si vils, si imbus de nous-memes, si 

preoccupes de nos egoTsmes, de nos ambitions, de nos vanites... 

Nous vous avons laisse souffrir, nous avons vu couler votre sang, planter votre croix, s'eteindre votre 

visage. Oserons-nous jamais regarder en face vos plaies ouvertes et vos yeux las ? 

Seigneur, I'heure est proche, votre lumiere va brusquement eclater sur la colline. Nous serons la 

quand meme, honteux et tristes. Brulez nos cceurs de votre douceur fulgurante, donnez-nous la 

chaleur et la purete de ce feu divin d'ou vous allez jaillir. 

Nous sommes accables au seuil de votre tombeau. 

Seigneur, faites fleurir en nos ames vaincues I'etincelle de la resurrection I 



XIV 
AVOIR MAL AIME 



Dans le ciel glace, d'un or pale, fremissait une alouette. 

A quoi pensait-elle la-haut ? 

Elle vibrait, elle poussait des cris stridents, pamee a chaque seconde, s'accrochant au ciel par un 

battement d'ailes qui passait comme un eclair. 

Elle aimait pour aimer, jusqu'au moment ou rompue, brisee de bonheur, elle s'abattit comme un 

caillou dans un sillon. 

L'ame monte ainsi en fleche. 

Elle crie d'amour. Elle ne reste suspendue dans I'immensite mystique que par le prodige d'ailes 

invisibles qui la soutiennent. 

Elle ne sait meme plus qu'elle peut tomber, que le sol est sous elle ; elle est la, detachee de tout, vie 

fremissante, palpitante, comme aspiree I 

L'alouette pamee sur la terre chaude doit, elle aussi, ressentir cette grande joie de I'amour comble. 

L'ame est pantelante. Mais tout cet amour revient encore en vagues dans I'etre rompu par I'effort, le 

don et la joie. 

* * 

Le grand drame du peche, ce qui fait tellement souffrir, c'est qu'a cause de lui on donnera moins 
desormais, ou on donnera mal, ne pouvant plus offrir que des restes, des restes fletris, aux relents de 
souillure indelebile. 



Or aimer c'est donner. Et donner c'est tout donner. 

Le chatiment de la chute, c'est la douleur d'avoir pietine son amour, d'avoir reduit les possibilites 

futures de bien aimer. 



* 
* * 



On voudrait alors arracher son corps, ses mains, ses yeux, les forces qui palpiterent en soi aux heures 

de faiblesse ou d'abjection. 

Trop tard : on a mal aime. 

On voudrait pleurer toutes ses larmes. On aura beau faire, on ne reprendra plus ce qui fut gache. Le 

jour de la chute, malgre le repentir et la remission, restera le trou noir dans lequel des biens 

indicibles sombrerent pour toujours. 



* 
* * 



On pourra aimer, par la suite, aussi ardemment qu'on le voudra, on ne recreera pas la purete 
disparue ni la plus belle part d'amour qui fut alors annihilee. Cet amour aurait pu venir en plus. 



* 
* * 



Ce qu'on essaiera d'offrir encore a I'heure ou I'Amour veritable surgira, portera, quoiqu'on fasse, la 

terrible marque. 

C'est pour cela qu'avoir profane son don de soi fait souffrir jusqu'a la fin de la vie le cceur qui a la 

nostalgie de I'Absolu. 

On voudrait etre Dieu soi-meme pour reprendre ce jour ou ces temps, leur rendre la fraTcheur de 

I'aube et les garder contre son cceur avec crainte jusqu'a la nuit... 

Des le premier accroc, nous savons que nous n'aimerons plus jamais autant que nous aurions pu le 

faire. Et c'est ce qui rend si dechirant - parce que sans solution humaine - le repentir. 



* 
* * 



Quand on a connu cette douleur de I'irreparable, on voudrait depasser les possibilites de son cceur, 
pour que quelques etoiles d'amour, arrachees au maximum, puissent compenser ce qui tomba dans 
les marais et dans les ombres. 



* 
* * 



Sans doute est-ce cela que donne le baiser de I'agonie : la paix, la paix qui met fin aux regrets, au 
desespoir d'avoir mal aime, d'avoir trop peu aime, ou d'avoir sali et profane I'amour que nous avions 
pourtant reve d'abord de donner avec un cceur vif et un corps frais, et que nous laissames rouler 
dans la boue des abTmes... 



QUATRIEME PARTIE 
LA JOIE DES HOMMES 



XV 
FORTS ET DURS 



Le soleil est parti. Dans une demi-heure ce sera I'ombre. 

Les oiseaux le devinent, qui chantent eperdument dans les jardins. 

II y a partout des roses, tellement gavees de lumiere qu'elles vont mourir. 

Le bois, deja, dort autour de quelques toits de tuiles. 

Et toujours les oiseaux recommencent a lancer leurs cris pointus et leurs implorations, sans doute 

pour les deux amoureux assis la-bas, reveurs, avec un immense chapeau blanc sur leurs genoux... 

* * 

Qui vit encore, a part ces oiseaux, ce chien qui aboie au bout du monde et que ces deux cceurs qui 
battent devant le calme de ce soir, lourd de la vibration de juin ? 

Comment croire a la haine ? Les hommes n'ont done jamais regarde les dernieres roses s'eteindre 
dans le silence leger d'un soir ? 

* * 

II faudra s'arracher tout a I'heure a cette vaste mer champetre. 

II faudra reprendre au bout des sentiers la route ou les voitures arrachent le sol avec un crepitement 

de pluie tenace. 

II y aura des lumieres brutales, des visages vides, des yeux sans ames. 

Ce paysage du soir est si net, il se livre avec un don si total I Ces roses mourantes, ces bouquets 

d'arbres, ces avoines aux ondoiements gris, ces sapins graves, sont si purs et si simples que toute une 

enfance remonte en nos etres, pres de cette enfance eternelle des herbes, des arbres et des fleurs. 

On n'entend plus rien maintenant. 

La nuit lisse les roses. 

Les bois decoupent leur lisere noir dans les lueurs mourantes. Le dernier oiseau qui chantait s'arrete 

lui aussi de temps en temps, comme pour ecouter le silence. Les deux amoureux ont disparu, les 

mains tremblantes, le vent leger dans les cheveux. 

Je devrai bien me redresser. 

J'avancerai lentement, sans troubler les branchages et la vie immense qui se glisse a travers les 

ombres. Je devinerai le contour des choses. Je sentirai fleurir deja au bout des herbes la rosee qui 

rafraTchira demain le soleil lorsqu'il aura gravi le sommet du bois. 

Ou est-elle la nuit des cceurs d'ou rejaillirait le matin sensible ? 

* * 

II nous faudra renouer nos melancolies, reprendre nos pas d'homme des champs et des bois perdu 
parmi les cceurs steriles. 

Qui comprendra tout a I'heure, dans les lueurs brutales, devant nos yeux tremblants, que nous 
venons de quitter les forets et les bles, I'ombre et le silence ?... 



Mais pourquoi s'attendrir ? Au bout des sentiers nous guette la vie cruelle qui happe tout, a coups de 

dents de loup. 

Ne regardons plus rien, ne pensons plus, ne respirons plus cet air charge des parfums de mort 

passagere... 

Eteignons tout. Laissons la nuit ronger les cceurs. 

Demain, quand le jour rejoindra la crete des arbres, nous n'aurons plus devant nous que les horizons 

fermes des hommes. 

Nous devrons etre forts et durs, joyeux a travers tout du soleil de nos ames. 

Soir qui meurt, muet et si sur de I'aube, donne-nous la paix des lumieres qui renaissent apres 

rimmense renouveau des nuits propices... 



XVI 
LE PRIX DE LA VIE 

II faut redire sans cesse le prix de la vie. Elle est I'admirable instrument mis dans nos mains pour 

forger nos volontes, elever nos consciences, batir une ceuvre de raison et de cceur. 

La vie n'est pas une forme de tristesse mais la joie faite chair. 

Joie d'etre utile. 

Joie de dompter ce qui pourrait nous salir ou nous amoindrir. 

Joie d'agir et de se donner. 

Joie d'aimer tout ce qui fremit, esprit et matiere, parce que tout, sous la poussee d'une vie droite, 

eleve, allege, au lieu de peser. 

* 
* * 

II faut aimer la vie. 

On est tout pres, parfois, aux heures de lassitude et de degout, de douter d'elle. 

II faut se ressaisir, se redresser. 

Trop d'hommes sont vils ? Mais, a cote de ceux dont la bassesse est un blaspheme a la vie, il y a tous 

ceux qu'on voit, ou qu'on ne voit pas, qui sauvent le monde et I'honneur de vivre. 



XVII 
DEPOUILLEMENT 

Le bonheur « parce qu'on ne sait pas » n'est pas flatteur. 

C'est une espece de bonheur etroitement vegetatif. 

L'intelligence n'y est pour rien, ni non plus le cceur. 

Le vrai bonheur, le bonheur digne de I'homme, celui qui eleve, c'est le bonheur assure par I'esprit, 



c'est celui qui est ne du depouillement de I'ame, du renoncement de I'ame, en pleine conscience des 
plaisirs humains, offerts ou refuses par les circonstances. 



* 
* * 



Est heureux celui qui n'est pas I'esclave des circonstances, celui qui sait aussi bien jouir du plaisir 
exterieur que s'en passer. 

Tant qu'on souffre d'une privation de cet ordre-la, tant qu'on souffre en comparant son sort materiel 
a celui des autres, on n'est ni heureux ni libre. 



* 
* * 



Rester d'une humeur egale, meme avec une sorte de degagement de I'ame quand I'univers exterieur 
ne forme plus qu'un vide immense, vivre intensement dans cette « absence materielle », se sentir 
alors sans regret, maTtre de ses desirs, les avoir plies a la domination pleniere de I'esprit marque la 
victoire de I'homme, la vraie, la seule, a cote de laquelle les conquetes ou tout le monde a I'avance 
capitule et est pret a dechoir ne sont que des caricatures de puissance. 



* 
* * 



Toute comparaison paraTt alors risible, a cote de la liberation apportee par la maTtrise de I'esprit sur 

les biens, les besoins et les esclavages. 

Nous nous sentons I'ame degagee des vieilles chaTnes rouillees qui nous rivaient a de mediocres 

conformismes. 

Nous serrons dans nos mains le Destin, le Destin clairement decouvert dans sa nudite liberatrice. 

* * 

Le bonheur peut naTtre partout. II n'est pas au dehors, il est au-dedans de chacun de nous, avec les 
plus completes possibilites. 



XVIII 
PUISSANCE DE LA JOIE 



II est tant d'elements qui rendent heureux ! 

Meme a se sentir libre et fort en face de ses desirs on est heureux. 



* 
* * 



La joie de vivre, a elle seule, est tellement puissante ! 

Joie d'avoir un coeur qui irradie ! 

Joie d'avoir un coeur robuste, des bras et des jambes durs comme des arbres, des poumons qui 

brassent la vie et I'air ! 

Joie d'avoir des yeux qui prennent dans leurs courbes de velours les couleurs et les formes I 

Joie de penser, de passer a heures a tracer les grandes lignes droites de la raison ou a festonner des 

reves I 

Joie de croire, joie d'aimer, de se donner, d'avancer a grands coups de rames dans la vie, souple 

comme I'eau I 

* * 

Comment ne pas etre heureux I 

C'est tellement simple, tellement elementaire, tellement naturel I 

A travers les pires calamites, le bonheur rejaillit toujours comme un geyser sur lequel on 

accumulerait en vain les obstacles. 

Le bonheur et la vie, c'est la meme chose. 

* 

* * 

Ne plus etre heureux, c'est douter de son corps, de la chaleur de son sang, du feu devorant de son 
cceur, de ces grandes lumieres de I'esprit qui baignent tout I'etre. 

* * 

Meme le malheur nous apporte encore les joies de I'ame qui se donne en saignant, qui pese son 

sacrifice et qui en analyse I'amertume. 

Joie cruelle, mais joie superieure, joie reservee a I'homme dont le cceur dechire comprend. 



XIX 
REVER, PENSER 

Les heures de reves sont des heures de vie profonde, ou toute la poesie qui flotte en nous se 

ramasse et court en feux-follets. 

Puis le soleil vient. 

Les brouillards neigeux redescendent comme si la riviere les appelait. On ne voit plus que la grande 

epee de I'eau claire. Et la raison ordonne, assemble les decouvertes eparses, jaillies du reve, les 

marque de sa domination en les unifiant. 

Joie de trouver, de comparer I Joie de donner un sens et une direction I Joie de comprendre et 

d'aboutir aux coteaux ou aux sommets du vrai, du beau et de I'utile I 



* 
* * 



L'esprit ouvre les lignes claires des paralleles, en degage les lois. L'homme se sent a ce moment-la 
superieur a tous les elements, maTtre de cet univers demesure ou pourtant des cervelles pas plus 
grosses qu'un fruit ou un oiseau imposent I'ordre et I'harmonie. 



* 
* * 



Celui qui ne sait pas jouir des possibilites de rever et de penser, offertes a chaque seconde a 

l'homme, ignore la noblesse de la vie. 

On peut toujours s'enchanter car les reves sont nos violoncelles secrets. 

On peut toujours penser c'est-a-dire avoir l'esprit non seulement occupe mais vibrant, tendu vers 

une domination plus puissante, plus exaltante que le feu de mille desirs. 



S'ennuyer, c'est renoncer au reve et a l'esprit. 



* 
* * 



* 
* * 



L'ennui, c'est la maladie des ames et des cerveaux vides. La vie devient vite alors une corvee 
horriblement terne. 



* 
* * 



L'amour lui-meme ne s'exalte et ne s'emerveille que dans la mesure ou I'etre superieur nourrit la 
poesie, fortifie les elans de la sensibilite. 
II faut aussi rever et penser son amour. 



XX 

LA PATIENCE 



La patience est la premiere des victoires, la victoire sur soi-meme, sur ses nerfs, sur sa susceptibilite. 
Tant que Ton ne I'a pas acquise, la vie n'est qu'une cascade de capitulations, capitulations dans le 
fracas, certes, dans des cris qu'on croit des manifestations d'autorite mais qui ne sont qu'abdication 
devant I'orgueil. 

* 
* * 



Etre patient, c'est attendre son heure, le doigt a la gachette, comme on guette la proie ; c'est ne batir 
chaque acte du jour que dans I'ordre et I'equilibre, gros moellons qui soutiennent I'edifice. 



* 
* * 



La patience donne la joie de n'avoir pas cede. 

L'impatience laisse au cceur le reproche de s'etre laisse deporter et d'avoir cree autour de soi une 

agitation vaine et mauvaise. 



XXI 
L'OBEISSANCE 



Nulle oeuvre d'envergure ne s'accomplit dans I'egoTsme et dans I'orgueil. 

Obeir est une joie parce que c'est une forme du don, du don clairvoyant. 

Obeir est fecond, decuple le resultat des efforts. 

Obeir est un devoir, car le bien commun depend de la conjonction disciplined des energies. 

La societe humaine n'est pas formee par une nuee de moustiques acharnes et fantaisistes, foncant 

dans le vent selon leur interet et leur humeur. Elle est un grand complexe sensible que I'anarchie 

rend sterile ou dangereux, auquel I'ordre, I'harmonie donnent des possibilites illimitees. 

Un peuple riche, compose de millions d'individus, mais egoTstement isoles, est un peuple-mort. 

Un peuple pauvre ou chacun reconnaTt intelligemment ses limites et ses obligations 

communautaires, obeit et travaille en equipe, est un peuple-vie. 

* 

* * 

L'obeissance est la forme la plus elevee de I'usage de la liberte. 

Elle est une manifestation constante d'autorite, I'autorite sur soi, la plus difficile de toutes. 

* * 

Nul n'est vraiment capable de diriger autrui s'il n'a pas ete d'abord capable de se diriger 
personnellement, de dompter en lui le coursier orgueilleux qui eut desire se Jeter follement au vent 
de I'aventure. 

* 

* * 

Apres avoir obei on peut commander, non pour jouir brutalement du droit d'ecraser les autres mais 
parce que le commandement est une prerogative magnifique quand elle vise a discipliner des forces 
piaffantes, a les conduire a la plenitude du rendement, source superieure de la joie. 



XXII 
LA BONTE 



Un mot parfois, un seul, un geste affectueux, un regard plein d'amitie sincere peuvent sauver un 

homme au bord des abTmes. 

Par I'affection et par I'exemple on peut tout. 

Crier, tempeter conduit rarement au fond des problemes. 

II faut etre bon, deviner ce qui se passe parmi le brouillard de chaque cceur, temperer le reproche 

necessaire par une boutade amicale qui rend de I'esperance, toujours se mettre dans la peau de 

I'autre, dans Tame de I'autre, penser a sa reaction personnelle si on recevait I'observation, 

I'encouragement, la reprimande, au lieu de I'adressera autrui. 

* 
* * 

La plupart des hommes sont de grands enfants, assez vicieux mais restes sensibles, tendus vers 

I'affection. 

II n'y a pas trente-six routes pour les guider, il n'y en a qu'une : celle du cceur. 

Les autres routes paraissent parfois plus faciles a emprunter mais finalement elles ne conduisent 

nulle part. 



XXIII 
BEATA SOLITUDO 



La compagnie n'est, la plupart du temps, que de I'agitation, du bruit, du trouble autour de sa propre 
solitude. 

* * 

Rechercher sans cesse ce que Ton appelle I'animation, c'est avoir peur de se trouver en presence de 

soi-meme. 

C'est, en realite, prendre, moralement, la fuite. 

* * 

Comment peut-on confondre la joie et le fait d'etre mele sans cesse a la cohue tumultueuse ? 

Pourquoi doit-on absolument etre englouti parmi d'autres etres pour se croire heureux ? 

On n'est en contact alors qu'avec I'ecorce des autres, on ne jouit que de leurs attitudes artificielles 

ou superficielles. 

Cela peut donner evidemment de la distraction, un plaisir passager, une espece de bouffee de vent. 

Mais quelle marge entre ce « plaisir » sans profondeur et la joie profonde, essentielle, de la 



conversation avec soi-meme, de I'analyse de ses pensees intimes et de sa sensibilite la plus secrete I 

La on voit tout, on va jusqu'au fond de tout. 

Nier la puissance, I'ampleur de cette vraie joie, c'est nier la vie interieure. 

* * 

La solitude est pour I'ame une occasion magnifique de se connaTtre, de se surveiller, de se former. 

Seules les tetes vides ou les cceurs inconstants ont peur de demeurer, dans le silence, en face d'eux- 

memes. 

C'est a des moments pareils qu'on voit si les sentiments sont solides ou s'ils n'etaient que du bruit. 

Les hauts sentiments peuvent vivre seuls, sans presence physique ; au contraire I'isolement les 

purifie et les grandit. 

* 

* * 

La joie, la joie qui s'etend comme un bloc de granit sous I'eau de la vie qui coule, celle-la qui 
n'abandonne et ne decoit jamais reside dans la lutte interieure, dans I'exaltation interieure : se 
surveiller, se dominer, se purifier, s'elever, avoir le courage de penser. 

* * 

Car il est tellement simple d'etre paresseux ou lache devant le travail spirituel I 

Avoir I'energie d'elargir ses champs secrets I Aimer intensement, c'est-a-dire se donner 

silencieusement, sans reticences I 

On prefere oublier ou nier que ces joies fondamentales existent, pour se contenter de jouissances 

immediates qu'on emit superieures a tout, et apres lesquelles on n'a rien, bien souvent, sinon de la 

poussiere au cceur et des fletrissures aux ailes. 

* * 

Les mystiques ont connu cet effort constant de la vie interieure. 

Etaient-ils moins heureux, ont-ils eu moins de joie que nous qui jacassons, meles a des visages ou 

nous ne decouvrons que des apparences, nourris de paroles qui meurent avec I'echo ? 

La joie des mystiques n'est qu'un exemple. 

La meme joie interieure existe aux autres stades de la spiritualite et de la sensibilite. 

* * 

La presence corporelle n'est meme pas du tout indispensable. 

On peut parfaitement aimer, etre possedes par les joies les plus hautes du cceur dans I'eloignement 

physique et meme dans la mort. 

* 

* * 



Tant qu'on ne s'est pas une bonne fois degage des elements exterieurs, tant qu'on n'a pas ete 
capable de vivre seul c'est-a-dire dans la compagnie la plus reelle, que rien ne trouble, on n'a pas 
encore atteint le seuil meme de la joie. 



* 
* * 



Au lieu de se plaindre de la solitude, il faut la benir, il faut profiter de cette possibility inesperee de 
s'examiner en silence et de se dominer lucidement, totalement, jusque dans ses pensees les plus 
contradictoires. 



* 
* * 



Portes fermes au monde ? Rupture deliberee de contact avec I'exterieur ? 

Tant mieux I 

Car cela signifie, si on le veut : portes ouvertes sur I'ame, contact exact avec son moi ; joies 

exaltantes de la connaissance, de I'epanouissement spirituel et, mystiquement, du don le plus delicat 

et le plus complet. 



XXIV 
GRANDEUR 

C'est souvent en faisant, avec un maximum de noblesse, mille petites choses harassantes qu'on est 

grand. 

II est infiniment plus difficile de tendre son ame mille fois, chaque jour, a propos de servitudes sans 

relief, que de donner une impulsion brillante a I'occasion d'un evenement qui fait image. 

Le merite est mince alors. 

L'ampleur de I'occasion passagere donne a elle seul la force d'agir, le desir d'etonner, tout en nous 

permettant d'avoir la plus haute opinion de nous-memes. 

* * 

On peut reussir a merveille une grande chose et etre loin de la veritable grandeur. 

La grandeur c'est la noblesse de I'ame s'usant, ruisselante de don, a propos de chacun de nos 

devoirs, surtout lorsqu'ils sont depouilles de tout ce qui pourrait nourrir notre vanite quotidienne. 

* * 

Pour la femme comme pour I'homme. 

La grandeur, pour une femme, c'est, souvent, de se donner heure par heure a des devoirs sans eclat, 

voire meme prosaTques. 



Pourtant, qui I'admirera ? 

Qui connaftra les mille combats livres, au fond de son coeur, a la paresse, a I'orgueil, aux passions 
chantantes, a la mollesse qui appelle I'ame et le corps vers les sables chauds de la vie facile ? 
Celle qui malgre tout cela avance, resiste, progresse, est grande puisque le don d'elle-meme a ete 
total, sans avoir eu besoin de I'appel des mirages. 

* * 

Tant de gens combles se plaignent toujours, trouvent tout desagreable, ne savent jamais se rejouir 
franchement de rien I 

Tout leur paraTt ennuyeux parce qu'ils ne se donnent jamais, parce qu'ils abordent chaque instant ou 
il faudrait tendre un peu d'eux-memes avec I'intention bien arretee de ne livrer que I'indispensable, 
et, encore, avec des regrets. 

* * 

Tout est une question de don. 

Les gens heureux sont ceux qui se donnent. Les insatisfaits sont ceux qui etranglent leur existence 

par une perpetuelle retractation, se demandant sans cesse ce qu'ils vont perdre. 

* 

* * 

Vertu, grandeur, bonheur, tout tourne autour de cela : se donner I Se donner completement, tout le 
temps. Faire ce qu'on doit faire, bravement, avec un maximum d'application, meme si I'objet du 
devoir est sans grandeur apparente. 

Ou qu'on soit, en haut ou en bas, homme ou femme, le probleme est exactement le meme : c'est le 
don qui fait les ames claires ou les ames troubles. 



CINQUIEME PARTIE 

LE SERVICE DES HOMMES 
(NOTES DU FRONT RUSSE) 



XXV 
LA GRANDE RETRAITE 



Mourir vingt ans plus tot ou vingt ans plus tard importe peu. 
Ce qui importe, c'est de bien mourir. 
Mors seulement commence la vie 

* * 

Simple soldat, je peux mourir demain. L'humilite de mon sort dans la vie du front me prepare mieux 

a un tel denouement. N'ayant pas vecu en saint, je voudrais mourir avec une ame a peu pres 

convenable. 

Peut-etre les semaines me sont-elles comptees ? Aussi faut-il multiplier les occasions de se purifier. 

J'avais jadis reve d'une longue maladie pour me preparer a la mort. Mais c'eut ete dans une 

atmosphere de consomption. 

Ici, c'est dans la puissance, dans I'epanouissement de la volonte que cette preparation est offerte. 

Je me rends compte de ma chance. 

Mais peut-etre reviendrai-je vivant, plus vivant que jamais ? 

De toute facon, cette grande retraite, que la vie ou la mort cloturera, aura ete une benediction. 

J'en jouis librement, pleinement, comme d'un soleil nourricier et magnifique. 

Pourquoi tremblerais-je sous ses feux ?... 

* 

* * 

Le soldat apprend a etre grand parmi les choses les plus terre-a-terre ou les plus penibles. 
L'heroTsme c'est de tenir, de lutter, d'etre toujours alerte, joyeux et fort, dans la misere sans nom et 
sans histoire du front, dans la boue, les excrements, les cadavres, les brouillards d'eau et de neige, 
les champs interminables et sans couleurs, I'absence totale de joie exterieure. 

* * 

Nous nous eloignons un peu plus chaque jour des mondes de jadis. 

Ne sommes-nous pas deja demi-morts qui avancons, en serrant les dents, a travers les brumes ? 

* 

* * 

II faut toujours regarder ceux qui ont moins que soi et se rejouir de ce qu'on a, sans se remplir I'esprit 

de chimeres vacillantes. 

La vie est toujours belle quand on la regarde avec des yeux paisibles, lumiere d'une ame en paix. 

Soldats, nous n'avons rien et nous sommes heureux. 

II faut d'abord se depouiller de tout le fatras des esclavages pour enfin trouver la joie qui ne fleurit 

que dans les ames nues. 



* 
* * 



La guerre, ce n'est pas seulement le combat. C'est surtout une longue suite, parfois harassante, 
parfois lassante, de renoncements silencieux, de sacrifices quotidiens, sans relief. 
Partout la vertu se forge de la meme maniere. 



* 
* * 



Les privations, I'attente humble, ingrate, face a la mort, le service ou, loin de tout eclat, on joue sa 
vie dans des champs et dans des bosquets inconnus, la stagnation en dehors de toute joie humaine, 
telle est la vraie guerre, celle que font des millions d'hommes qui ne connaTtront jamais la gloire 
tapageuse et qui - s'ils ne meurent pas - rentreront chez eux le visage ferme, les levres closes, car on 
ne comprendrait pas tout ce qu'il y eut de dechirements et de renoncements dans leur heroTsme 
obscur. 

La foule n'est frappee par I'heroTsme que lorsqu'il est brillant et bruyant. Ce qui impressionne le 
public, c'est I'eclat, et non la penible et lente ascension des ames qui accedent dans le silence et dans 
I'ombre a la grandeur. 



* 
* * 



Mais est-on jamais compris ? Entend-on, voit-on autre chose en nous que le superficiel ? 

Le fond des cceurs est un tel abTme de desirs, de reniements, de chagrins qu'on prefere ne pas 

I'aborder. II est plus simple, plus agreable de s'en tenir au decor des choses et, sans trop penser, de 

jouir des mots et des attitudes qui tissent le paravent du drame humain. 

Nous sommes, nous soldats, derriere le paravent. Quelles ames imagineront nos cheminements, 

auront la force de nous rejoindre spirituellement ? 



* 
* * 



Le zele, I'intelligence meme, ne peuvent suffire a tout. 

II y a une culture, un equilibre de I'esprit, une sagesse ensoleillee de la pensee, qui ne peuvent etre le 

resultat que d'une longue discipline des facultes superieures, mises avec application et avec methode 

au contact des ceuvres les plus depouillees de I'intelligence humaine. 

L'etude desinteressee des civilisations anciennes, meres des idees et des systemes, l'etude de la 

Philosophie, l'etude des Mathematiques, trame secrete de tous les Arts, l'etude comparee des lecons 

de I'Histoire, peuvent seules donner I'harmonie pleniere des facultes, sans laquelle les plus 

eblouissantes reussites ont toujours un caractere de miracle et de fragilite. 

La maturite intellectuelle n'a rien d'inconciliable avec le genie. Elle le rend exact et humain. Et elle le 

canalise. Sa force n'en sort point diminuee, mais plus utile. Richelieu n'eut pas donne a la France la 

moitie des bienfaits de son genie s'il eut ete un autodidacte. 

La faiblesse de notre siecle, c'est qu'il est le siecle des autodidactes. Leur ceuvre a un caractere 

desordonne, inhumain, instable. Le vrai genie est equilibre, du moins le genie bienfaisant, qui 

apporte du bonheur, du progres et de I'ordre. 



Le genie instinctif emerveille, eblouit, mais generalement coute cher. 
La nuit paraTt plus sombre encore apres avoir absorbe le feu d'artifice. 



* 
* * 



Le banal et le vulgaire sont voisins du grandiose et de I'eternel. 

Tantot j'ai regarde tuer un cochon. II tenait a la vie, le pauvre. Presque exsangue, il hoquetait et 
gemissait encore. Betes et hommes, devant la mort, nous sommes les memes. II faut rudement se 
surveiller pour se composer un courage qui nous libere des appels de la bete aux abois aux heures ou 
se joue notre honneur d'hommes. 



* 
* * 



Soldats, nous risquons notre peau sans cesse, c'est-a-dire notre joie toute simple d'exister. 

La mort est en face. La mort est partout. Et c'est sans doute pour cela que nous comprenons mieux 

que d'autres la grandeur de la vie. 

Si Tame ne s'elevait pas, droite comme le canon des fusils, droite comme la croix des tombes, nous 

sombrerions vite dans la decomposition morale. 

Tout est limite a un bois, a des champs, a des marais, a des arbres depouilles, pres desquels on est a 

I'affut, le jour, la nuit, soufflant dans ses doigts, frottant ses oreilles, battant du pied le sol devenu sec 

comme du granit, apres avoir ete une mer de boue dans laquelle on s'enlisait. 

Le soir, des quatre heures, c'est I'ombre dans laquelle, seul, I'esprit veille. II faut serrer les liens qui 

retiennent le cceur pour ne pas se laisser aller aux larmes devant un tel gouffre. L'ame se trouve 

devant un abandon total. 

Et pourtant, elle est fiere et elle chante, car, depouillee comme aux jours de I'innocence, elle a 

conscience de la gravite de la mission offerte a ceux qui racheteront, dans des abTmes de solitude 

interieure, les lachetes et les saletes d'un temps ou les ames tournaient a vide. 

Ici, les ailes se remettent a battre, secouent la boue sechee qui les salissaient. Elles retrouvent la joie 

I'originelle de I'air pur, de I'espace ouvert, des lignes lointaines. 



* 
* * 



Si nous avons, ici, utilement souffert, nous aurons remporte notre vraie victoire. 

Mais saurons-nous souffrir purement jusqu'au bout ? 

Ne nous sentirons-nous pas ridicules, avec nos ailes de soleil, au retour ? 

Aurons-nous le courage de ne pas etre honteux en entendant alors les ricanements innombrables 

des ames salies et qui, insolemment, se croient triomphantes ? 



XXVI 
DOMPTER LES CAVALES 



Les puces ont envahi en rangs semes nos uniformes terreux. Des souris courottent. Un rat se chauffe 
contre mon nez aux heures de sommeil. 

Ces compagnonnages nous edifient fort sur la vanite de notre orgueil, nous qui ne pouvons meme 
pas echapper aux plus petites des betes, les plus ridicules et les plus sales. 

* * 

Mais la poesie est partout. Devant nos fusils, des milliers de passereaux sautillent dans les haies, en 

faisant gentiment danser leur ventre rond. lis ecoutent, a un metre, les petits compliments que nous 

essayons de leur musarder. Puis ils s'installent en bandes folles dans les joncs, ils crient, pepient, 

sifflent, comme si le ciel d'argent jetait des poignees de joie claire sur le paysage de gel. 

II y a aussi des corbeaux qui passent, eclairs noirs, peu nombreux et muets : de temps en temps ils 

lancent leur grand cri rauque, sans doute pour rappeler que la mort nous guette, apre comme eux, 

vorace comme eux, I'aile sombre et coupante. 

Nous nous efforcons de toujours sourire, aux passereaux qui chantent, aux corbeaux solennels qui 

passent. 

Mais le cceur est le cceur ; et il a, derriere le sourire des levres et des yeux, ses pauvres secrets 

maladroits de bete souffrante. 

* * 

On se sent guette de tous cotes par la mort. Chaque pas coute, pas lourd qu'il faut rendre leger, 
malgre la mitrailleuse qui pese, les pieds qui trebuchent, les recoltes pourries qui crissent, les grands 
trous dans lesquels on tombe sans un mot. 

La voila, la vie ingrate des armes, celle qui ne connaTt ni griserie ni spectateurs, celle ou, n'importe 
quand, on peut etre poignarde, abattu, traTne vivant chez les ennemis d'en face. II faut calmement 
avancer, metre par metre, alors que le tir peut brusquement eclater a dix pas. Quelques coups dans 
le noir, entre les postes ; un cri rauque ; et la nuit roulerait a nouveau, fermee, glacee, implacable. 
Toutes les forces de vie voudraient s'insurger a ces moments-la. Car on tient a sa vie, a ses membres, 
au sang qui bat puissamment dans son corps ; on tient a des etres de chair ; on tient a la lumiere qui 
doit renaTtre. La vigueur, la chaleur, le grondement de la bete humaine crient leur volonte de se 
deployer, de bruler, de retentir. 

* * 

Tenir sa vie ainsi repliee, matee, offerte dans I'ombre, prete au dernier bondissement ou au dernier 
rale, est une terrible ecole d'energie. Nous rentrerons avec des volontes bandees. 
Mais le gout de la vie sera encore plus fort, car nous aurons connu intensement le prix, la saveur, la 
douceur brdlante de chaque seconde, tombant comme une goutte de silence dans cette grande 
crispation des cceurs attentifs. 



Nous aimons, avec une puissance dechaTnee, notre existence charnelle, le rythme de nos pensees, 

I'elan de nos sens, qu'un coup clair dans la nuit pourrait briser. 

Nos bras ! Nos jambes ! Nos yeux ! Pour enserrer, franchir, regarder avec passion et domination ! 

Tout cela crie son droit a la vie, droit de I'animal qui veut courir et saisir, droit de 1'intelligence qui 

veut s'enchanter et creer. 

La vie I Que c'est beau, indescriptiblement beau, exaltant, douceur des corps, lumiere des midis, 

ardeur du feu I 

Cette vie, nous la serrons dans nos poings volontaires de soldats muets, attentifs, patients, guetteurs 

de I'ombre. 

Nous avons appris a nous dompter, a dompter les cavales sauvages qui hennissaient dans les vastes 

champs de nos reves. 

Mais les tenant en main d'une poigne d'acier, nous humons avec une volupte qui nous fait fermer les 

yeux la puissante odeur de vie qui fume au-dessus de I'attelage fremissant. Vie I Vie I 



* 
* * 



II fait froid au point que les medicaments eclatent. L'alcool meme a gele dans les flacons de 

I'ambulance. Pauvres pieds, pauvres oreilles, pauvres nez blanchis, puis momifies dans les nuits 

atroces, hurlantes, sifflantes... 

Ce matin, I'ordre du depart pour un autre secteur de combat est arrive. 

Nous irons ou on nous dira d'aller, souriants dans la neige qui, depuis notre reveil, tombe a gros 

flocons lents. 

Nos pieds seront transis, nos levres seront gercees, nos corps, plies pour avoir moins froid, seront 

lourds et gauches, mais le feu interieur continuera a monter et donnera a nos yeux des lueurs de 

soleil. 



* 
* * 



lei nos ames se sont tendues. Ces mamelons, ces files de sapins, ces meules pourries nous ont vus, 

I'oeil brillant, guettant chaque ligne. 

Ce ciel noir que je contemple ici pour la derniere fois, je I'ai zebre de mes balles tracantes, tandis que 

les balles ennemies poussaient leurs cris aigus de chats qui bondissent. 

Deja mon sac est pret. Je regarde la paille foulee, cassee en petits morceaux ou je me reposais en 

rentrant, fatigue et glace, des patrouilles nocturnes. Le petit quinquet fumeux eclaire de sa flamme 

jaune ma derniere note quotidienne. A une corde pendent encore quelques chemises, quelques 

mouchoirs laves vaille que vaille, couverts deja de poussiere. Pauvres murs de torchis, four qu'on 

chauffait avec des debris de cloisons, petits carreaux geles, aux dessins blancs de fougeres... 



* 
* * 



Nous ramassons nos gamelles cabossees, nos gourdes poilues, nos armes aux eclairs noirs. 

Plus tard, il y aura sans doute a nouveau ici, des plantes grasses, des icones, une femme aux jupons 

epais, une acre odeur de graisse vegetale. Mais pour toujours sera morte la vie humble et grouillante 



des jeunes garcons etrangers, perdus au fond de la steppe, et qui, en partant la nuit, ne savaient 
jamais s'ils ne rentreraient pas en contenant avec leurs mains des chairs dechirees et du sang tiede... 

* 

* * 

Ce miserable carre de demi-lumiere aura ete le centre d'une intense vie spirituelle. Elle partira avec 

nous, renaTtra au hasard des routes gelees, des gTtes improvises, des talus, des fosses ou il aura fallu 

guetter, traquer I'adversaire, ou eviter ses coups. 

Nous pourrons revenir ici un jour : I'essentiel aura disparu. 

C'est pour cela que nous partirons a I'aube sans tourner la tete. La vie est devant, meme si la vie est 

la mort. 

* 

* * 

Bah I plus le sacrifice est grand, plus on se donne. 

Et c'est pour nous donner que nous nous sommes dresses, le cceur eclatant. 



XXVII 
LE CYCLE APOCALYPTIQUE 

Le vent souffle en rafales cinglantes, faisant siffler la neige en flechettes. La riviere est gelee ; geles, 

ses petits affluents qui couraient dans les crevasses ; geles, les collines, les chardons des talus, les 

usines ruinees. 

Mon cceur lui-meme a pris froid, froid de ces mois de tension d'ame, de repliement dans une 

solitude inhumaine ; froid de se sentir pareil a ces arbres noirs qui ne bougent pas et que fouette la 

bise. 

Detresse en tout... 

Chacun est transi. Nous devons casser le pain froid. Nous enlevons au couteau les enormes plaques 

de boue de nos vetements. Nous coupons de grandes tranches de glu noiratre autour de nos souliers 

et de nos guetrons. 

Pas d'eau. II faut aller a trois kilometres pour puiser un liquide brun, rempli de debris d'herbe. 

Aimons notre misere quand meme, puisqu'elle nous eleve, nous prepare a des destins qui reclament 

des cceurs purs et forts. 

* 
* * 

Le cycle des guerres est, desormais, apocalyptique : les ondes s'elargissent de plus en plus, croissent 

en vitesse et en force, pour s'etendre en un mouvement giratoire fabuleux. 

Les guerres sont devenues des revolutions universelles. 

Le monde entier est pris dans leur tourbillon : les armes s'entrechoquent, les forces economiques 



s'affrontent, se dechirent, les forces de I'esprit se livrent un duel sans pitie. 

L'univers devra saigner, lutter, connaTtre les affres des fuites, les agonies des separations. Des milliers 

d'hommes, des millions d'hommes devront regarder avec des yeux glaces ou fievreux la Mort, 

toujours la meme, c'est-a-dire toujours cruelle, dechirant le coeur en meme temps que la chair. 

Ce drame etait ineluctable. Seuls les aveugles et les sots, c'est-a-dire presque tout le monde, 

croyaient qu'il s'agissait de conflits de nations rivales, conflits qui pourraient se localiser. 

Or il s'agit de guerres de pseudo-religion implacables comme toutes les guerres religion, mais qui 

prendront des proportions quasi illimitees, atteignant jusqu'a la derniere banquise de Tahitiens ou de 

Lapons, qui auront a choisir comme tout le monde. 



* 
* * 



Quand, comment, ce prodigieux reglement de compte se cloturera-t-il ? 

Nos vies seront longtemps traversees par ces eclairs. Nos enfants grandiront parmi les lueurs 

aveuglantes des idees-armes qui tombent ou qui triomphent. 

Siecle ou parfois le sang se glace devant I'ampleur du drame. Mais siecle pathetique ou l'univers 

entier se refait, plus encore par I'esprit que par le fer. 

Tragedie comme le monde n'en connut jamais de si complete, dont nous sommes tous les acteurs, 

mais ou ce sont des cceurs qui jouent. Des millions de cceurs sont en scene, na'i'fs encore, ou muris et 

muets, ou souilles, ou desarticules. 



* 
* * 



A faire cent metres entre les lignes boueuses, on rentre rompu, comme si on avait du traverser un 

etang de colle forte. 

Rien a faire. 

Rien a lire. Nous n'avons qu'une miserable lampe a petrole, avec une petite flamme jaunatre qui 

eclaire un metre carre de notre abri. 

II faut plus de courage pour vivre ainsi terres dans la boue que pour avancer sur I'ennemi, 

mitrailleuse sous le bras. On sent monter la tentation, les voix sourdes, les questions 

demoralisantes : « Que fais-tu la ? Ne vois-tu pas que tu perds ton temps ? Tes efforts ? Tes 

sacrifices ? Sait-on meme encore que tu existes ? Ne gache-t-on pas ton oeuvre pendant que tu 

moisis dans I'oubli...? » 

Mais I'ame reprend vite sa serenite ; elle sait que rien n'est plus precieux que ce renoncement, cette 

descente muette au fond de la conscience. La vraie victoire, la victoire sur soi-meme, peut-elle mieux 

s'acquerir qu'au milieu de ces humiliations accueillies la tete haute, en dominant, sans geste inutile, 

la matiere hostile, I'abandon du cceur et I'ennemi sournois qui voudrait assaillir I'esprit ? 



XXVIII 
LUMIERES 



La guerre, pour nous, soldats, ce sont de pauvres compagnons aux visages presque verts qu'on 

enfouit dans la terre gelee, mais c'est aussi, c'est le plus souvent la souffrance obscure, sans falbalas, 

c'est la boue, c'est la neige, c'est le rata grossier, ce sont les pieds dechires par les marches sans fin, 

ce sont les cent miseres un peu honteuses qui entourent la vie du soldat au front, comme un 

brouillard poisseux et triste. 

Cette vie a I'etouffee reclame sans arret I'effort de I'energie, le sursaut de I'ame qui doit s'arracher 

aux brumes pour rayonner encore. 

Mais cette vie n'a aucun rapport avec les idees brillantes qu'a le public au sujet des exploits guerriers. 

II ne faut pas le detromper. On lui abTmerait sa belle image aux couleurs vives. 

Pourtant cette vie je I'epuise chaque jour avec une joie un peu triste mais puissante, car elle est une 

incomparable lecon de patience, de mortification, d'elevation. 

* * 

N'essayons pas de tricher avec I'epreuve ou d'etouffer sa voix. Si sa lecon devait etre inutile, si nos 
ames n'etaient pas, au retour, transfigurees par elle, il y aurait une muraille entre ceux qui ont eu 
peur de I'epreuve et ceux qui ont regarde, bien en face, les jours graves qui nous permettent 
aujourd'hui de nous grandir. 

La vie distribue en serie ses crocs-en-jambe. Je m'en etais evade, comme tant d'autres, le cceur las, 
inquiet, ronge. Je ne veux y rentrer qu'apaise, ayant retrouve I'innocence dans la confiance. 

* * 

C'est Noel. Je regarde la neige qui tombe inlassablement, et, malgre sa legerete, je sens que 

j'etouffe. 

Des soldats passent, le dos rond, allant vite. 

Autour de moi, rien ; toujours le vent qui souffle, un homme qui se ronge les ongles, d'autres qui se 

laissent tomber, recrus de fatigue par les nuits de guet. 

Jesus aurait pu naTtre dans notre abri. 

Candeur des braves betes de la Creche qui faisaient tout ce qu'elles pouvaient... 

Candeur du cceur des bergers qui n'ont pas doute une seconde, pas calcule, et qui ont, a I'instant 

meme, tout apporte... 

lis n'avaient que des moutons, ils donnaient leurs moutons. 

Qui, en se souvenant d'eux, ne reprendrait pas courage ? Ce qui compte, ce n'est pas ce qu'on 

donne, moutons ou millions, c'est la ferveur du cceur qui anime le don. 

* * 

Parfois la vie me semble trop harassante a porter, douloureuse meme a etre pensee. 
Aujourd'hui c'est presque une angoisse. 



Oublier qu'on a une sensibilite, une ame qui crie ! 

Qui nous aiderait a oublier ? 

Nous avons passe la journee a tuer des douzaines de gros poux, gorges, qui nous devorent. C'est 

tout. Et Tame doit rester haute, fiere, inebranlable. 

Elle le reste. 

Mais de grandes voix etouffees, tout au fond, gemissent. 

Nous ne sommes pas des hommes autrement batis que les autres. Nous aussi, nous aimerions, quand 

nous n'ecoutons que les appels de la vie exterieure, faire glisser dans nos doigts un argent gagne sans 

eres. Je bon, dont les corps brdlent, dont les yeux ont les lumieres melees du desir et du plaisir. 

La bete humaine, la jeunesse, le besoin de dompter, se cabrent a cette heure : ne gaches-tu pas tes 

annees de vie rayonnante ? Guette par la mort a chaque heure, n'as-tu pas de regrets, I'envie de tout 

casser et de courir, de te Jeter vers le plaisir, vers les visages lumineux, vers les beaux corps lisses que 

connaissent a ta place les garcons de ton temps ?... 



* 
* * 



Ce sont des moments ou il faut garrotter ses passions pour nourrir son ame et sa foi, aux depends 
des desirs tellement humains qui brillent devant nos yeux comme un mirage. 
Nous montons la garde a nos parapets glaces, avec un brin d'amertume au cceur, mais 
superieurement heureux pourtant du sacrifice renouvele chaque jour, sans meme savoir si nous 
serons jamais compris. 



* 
* * 



Fin d'annee. Je recapitule la file des jours qui meurent. 

Annee avec ses secrets et ses lumieres... 

Les secrets qu'on cache derriere un sourire, mais qui saignent souvent, comme des plaies jamais 

fermees... 

Et puis, les lumieres. 

II y a les lumieres que les yeux des hommes ont vues. Ce sont les moins belles. C'est tel geste theatral 

devant autrui, meme quand on prend des airs modestes. II est si difficile de garder un cceur vraiment 

naif et de ne pas etre trop content de soi-meme... 

Ces lumieres-la, ces lumieres imparfaites sont celles dont on se souviendra au dehors. Soit. Mais ces 

lumieres font mal aux yeux. On est aveugle quand on les quitte. Et on est si souvent replonge des 

lumieres crues dans les ombres de la banalite quotidienne ou des revers I 

Je me souviens de ces lumieres. Je les aime dans la mesure ou elles ont eclaire brusquement I'ideal 

vers lequel je marche. 

* 
* * 

Je ne devrais aimer ces lumieres-la que pour ce motif. Mais je sais bien que je me laisse prendre a la 
satisfaction que j'ai de moi-meme. Finalement, ces lumieres, necessaires a Taction, m'attristent car 
elles me montrent que, chaque fois, je mords, un peu ou beaucoup, a Thamecon de la vanite ou de 
Torgueil. 



Et puis il y a les autres lumieres, celles que nul n'apercoit du dehors. Elles eclairent notre ame aux 
rayons X. On sait alors exactement ce qu'on vaut. Et on n'est plus tres fier. On voit crument chacune 
de ses faiblesses, on ne trouve que de mauvaises excuses a cent fautes, toujours les memes. 



* 
* * 



Mais c'est justement parce qu'on ne connaTt que trop bien sa mediocrite qu'on eprouve des joies 
enivrantes quand les lumieres qui naissent de la chaleur de I'ame finissent par eclairer une ceuvre qui 
marque un effort. Ce n'est pas encore grand-chose, mais c'est ne apres tant de lachetes secretes que 
ce premier sourire interieur plonge dans des ravissements indicibles. 



XXIX 
INTRANSIGEANCE 



Qui a pense a nous, les perdus des steppes, qui n'avions a boire, pour I'an nouveau, que de la neige 
fondue, rayee de morceaux d'herbes jaunes, ou un peu de cafe artificiel qui sentait le savon ? 

* 

* * 

Details miserables, details humiliants, details dont revocation paraTt meme deplacee : qui se 
representerait ce qu'est, pour des centaines d'entre nous, par des froids pareils, la moindre servitude 
d'ordre physique, par exemple la miserable, I'inevitable dysenterie ? 

Aucune installation sanitaire. II faut, quinze, vingt fois, en quelques heures, courir dans la neige, se 
laisser couper le corps par une bise aiguisee comme une lame, cinglante comme un fouet. 

* * 

Vanite de nos corps dont, a certaines heures, nous etions si fiers I 

La belle bete humaine, souple, brdlante, doit se soumettre a ces humiliations I Elle se revolte, mais 

elle doit ceder. 

Corps qui etait si satisfait de ta vie rythmee ! Tu as ete caresse, embrasse, fervemment etreint : et on 

s'acharne a te rendre honteux de toi-meme I 

Pourtant, rien ne peut atteindre I'esprit dominateur. Si le corps est humilie, c'est parce que la 

volonte I'a conduit dans ces neiges sifflantes, au fond de ces abris sordides. Hier, c'etaient les poux. 

Aujourd'hui le froid se colle a notre peau et la suce. C'est parce que nous I'avons voulu encore. 

De la nature hostile, feroce, flagellante, nous nous moquons. Un jour, la bise cruelle s'eteindra dans 

le premier eblouissement du feuillage. Nos corps, tendus aux eaux des rivieres, au soleil et aux vents, 

sentiront la vie battre plus ardemment que jamais autour de leurs os, robustes comme du metal, 

sous la chair vivante comme la chair des fleurs, dure et fraTche comme le marbre, mais doree, 

gorgee, vibrante I D'avoir souffert et triomphe, nous ouvrirons plus largement nos bras. 



Et nos corps lisses, puissantes et rudes, auront la seve des grands arbres vierges ! 
Nos volontes rameneront la belle bete humaine, piaffante de vie, mais domptee. 



* 

* * 

Toute la steppe, happee par la tourmente, avait beau crepiter, siffler, se soulever en vagues 
gigantesques. 

Malgre le froid qui nous brdlait, malgre les rafales de grelons qui nous criblaient le visage, j'ai fait 
face cent fois a la tornade, pour me remplir les yeux de cette grandeur. Je me sentais emporte par les 
bourrasques, je communiais avec cette puissance epique ou la plaine blanche, le ciel, le vent 
melaient leur force, leurs bondissements, leurs flammes glacees, leurs longs cris qui venaient de 
I'horizon et hurlaient toujours au bout de la plaine fremissante. 

Quelles sont, a des moments pareils, les forces qui se soulevent en nous au contact des grands 
dechaTnements naturels ? Je me sens alors transports, une immense beatitude monte de tout mon 
corps, comme si des correspondances fabuleuses s'etablissaient entre mon sang qui court et le vent 
qui souffle, la vie qui bout dans mes membres et la vie eperdue jetee a travers I'espace par le souffle 
du geant du ciel. 

* 

* * 

II n'est pas un de nous, soldats, qui ne doive etre pret aux denouements les plus horribles. 
Mais mesure-t-on le don ? 

La mort dans ('humiliation, n'est-elle pas une facon de se donner davantage encore ? 
Le sacrifice ne se calcule pas, ne comporte pas de reserves. 

* * 

On ecoute tellement plus vite les farceurs que le message des cceurs droits. Pourtant les cceurs purs 
gagneront. Seuls les idealistes changeront le monde. 

* 

* * 

J'ecris pres d'un baril rouille au fond duquel flottent les derniers herbages de notre eau glacee. 

Cette pauvrete, cet isolement, nous les connaissons parce que nous avons voulu etre des sinceres. 

Et, plus que jamais, dans cette solitude ou les corps et les cceurs se sentent envahis par un froid 

mortel, je renouvelle mes serments d'intransigeance. 

Plus que jamais, j'irai tout droit, sans rien ceder, sans composer, dur pour mon ame, dur pour mes 

desirs, dur pour ma jeunesse. 

J'aimerais mieux dix ans de de froid, d'abandon, plutot que de sentir un jour mon ame videe, froide 

de ses reves morts. 

* * 



J'ecris sans trembler ces mots qui pourtant me font souffrir. A I'heure de la faillite d'un monde, il faut 
des ames rudes et hautes comme des rocs que battront en vain les vagues dechaTnees. 



XXX 

LA CROIX 



A quand notre tour ? 

La mort passe insensible et ses mains etranglent les coeurs au hasard. La mitraille vient, elle glisse, 

elle s'ecaille, ou elle pousse a travers un jeune corps ses longs doigts rouges. 

Que faire, sinon avoir le cceur pur, l'ceil calme par le sacrifice fait a temps, et librement ? 

Si elle vient, nos cils ne trembleront pas et nous partirons avec le leger et triste sourire des tendres 

souvenirs qui ourlent les dernieres secondes. 

Si nous revenons, alors meme que la tiedeur de la vie nous aura fait oublier ce souffle glace, nos 

cceurs auront pourtoujours I'equilibre de la vie qui n'a point tremble devant la mort. 

Que le destin nous trouve toujours forts et dignes I 

* * 

II faut quand meme aimer le bonheur, comme on aime le chant du vent, si fugitif soit-il, comme on 

aime les couleurs du soir, alors meme qu'on sait qu'elles vont mourir. 

Car les grands vents renaissent et chantent a nouveau et, chaque jour, les couleurs remontent au 

mat flamboyant du soleil ressuscite. 

A nous de ne laisser ni les vents s'eteindre ni le soleil s'etioler sans en capter les forces. 

* * 

La joie est le feu des cceurs indomptables dont nul revers n'eteint ou n'etouffe les couleurs 
brdlantes. 

* 

* * 

Quand tu vois la mer descendre sur les sables, retourner vers les sombres profondeurs du large, 
pense au grand jaillissement qui reviendra quelques heures plus tard, blanc, scintillant au soleil, 
audacieux et fort, comme si ces vagues etaient les premieres qui venaient a I'assaut du monde I 

* * 



Etre heureux, c'est se projeter. 

Le bonheur, c'est cela : donner son plein. 



* 
* * 



II y a sur la terre tant de choses mediocres, basses ou laides, qu'on finirait par etre un jour submerge 

par elles si on ne portait pas en soi le feu qui brule le laid, le consume et nous purifie. 

L'art est notre salut interieur, notre jardin secret qui sans cesse nous rafraTchit et nous embaume. 

Poesie, peinture, sculpture, musique, n'importe quoi, mais s'evader du banal, s'elever au-dessus de 

la poussiere dessechante, creer le grand, au lieu de subir le petit, faire jaillir cette etincelle 

d'extraordinaire que chacun de nous possede, et la convertir en un grandiose incendie, devorant, 

inextinguible. 

Les siecles morts et noirs sont ceux ou des ames hesiterent devant cet effort. Les siecles lumineux 

sont ceux qui ont vu ces grands feux d'ames jalonner, dominer, les montagnes spirituelles. 



* 
* * 



Les seules vraies joies ne sont pas celles que les autres nous donnent, mais celles que nous portons 

en nous, que cree notre foi, que nourrit notre dynamique. 

Le reste vient, part comme I'ecume de la mer, brillante a la pointe des vagues, fremissant encore un 

instant sur le bord des sables, puis mourant vite, ou se retirant avec les flots. 

Tel est le bonheur que nous apportent de temps en temps les autres. 

La joie qui naTt de notre passion de vivre et de notre volonte est pareille a la grande force qui gronde 

et qui roule au fond des mers, qui jaillit a la rencontre du soleil et se renouvelle a chaque seconde. 



* 
* * 



II faut, accroche a un bateau, regarder la mer puissante Jeter ses vagues comme d'immenses peaux 
de leopard, s'etaler, souple et luisante, se dresser comme un feu d'argent ou comme une prodigieuse 
gerbe de fleurs blanches ! Sans cesse cette vie revient, rebondit ; on sait que rien, jusqu'a la fin du 
monde, n'arretera cet elan ! 

Ainsi doivent etre nos cceurs, impetueux, mais semblables a cette merveilleuse force rythmee, 
ordonnee, scandee comme un chant eternel. 



* 
* * 



Le jour, nous sommes happes par de pauvres preoccupations, souvent banales. 

Mais la nuit, I'imagination tisse ses reves, nous emporte dans ses fantaisies, ses reconstitutions ou 

ses anticipations. 

Parfois je suis stupefait par la lucidite implacable des reves. 

Certes le reve est souvent une fusee folle, une fantasmagorie. Mais il est souvent aussi pour moi une 

rencontre avec ma conscience et avec mes premieres intuitions. 

Je m'y vois au naturel, tel que je suis quand ma volonte n'est pas la pour bloquer ses quatre freins sur 

mes passions. 

Je sais alors exactement quels sont mes points douteux. 

Je dois chaque fois me dire : tiens, tu faiblissais. 



J'ai ainsi la preuve quasi quotidienne que je ne puis resister a mille appels, conduire ma vie avec 

honneur que dans la mesure ou un nouvel effort mate et bride, chaque jour, au fond de moi-meme, 

une cavale que les habitudes ne changent point et que seul le fouet de la volonte, manie sans cesse, 

peut contenir. 

Que celle-ci se relache, tout se debanderait. 

Le reve me le montre. 

La volonte s'endort ? Je me reveille vaincu, le reve m'avait conduit a la derive. 

II n'est pas pour moi d'examen de conscience plus decisif que le deroulement des reves. lis me 

montrent mon ame a nu, j'en sors tres peu edifie sur moi-meme, sachant surtout qu'il faut etre en 

garde a chaque instant car le fond de nous-memes ne capitule pas, ne va pas naturellement a la 

vertu mais, au contraire, se detache d'elle des que les mirages ouvrent leurs champs d'or. 

L'ame, liberee par le don qu'elle a fait d'elle-meme, vole, s'elance et chante. 

Parce que nous entendons en nous ces grands chants de la serenite, nous savons que I'oeuvre a creer 

sera belle. Car il ne se creer du grand et du beau que dans la joie et dans la foi. 



* 
* * 



Si nous n'aimons la vertu que dans la mesure ou on la remarque, nous la souillons d'orgueil. Nous ne 

sommes plus vertueux des I'instant ou nous desirons que la vertu, que nous croyons avoir atteinte, 

soit vue et admiree. 

II en est ainsi de toutes les vertus. Elles sont belles, douces, rayonnantes, si nous les aimons pour 

elles-memes, si nous les cultivons pour le plaisir unique de les avoir atteintes. 

Nous allons a la vie sans meme penser qu'on pourrait ne pas nous comprendre. 

Les cceurs sans complications n'imaginent pas les complications des autres. Les cceurs frais 

n'imaginent pas que d'autres cceurs soient haineux ou souilles. 



* 
* * 



La souffrance est la plus merveilleuse des compagnes, pathetique et angelique, lavant les ames de 

tout desir, les hissant vers les sommets dont elles avaient si longtemps reve. 

Les defaites, les victoires, les reves ou les succes materiels passent, s'oublient, feux qui brillent un 

instant, fumees qui se diluent des que le vent souffle. 

Mais I'essentiel, I'unique, est, pour nous, le grand embrasement spirituel sans lequel le monde n'est 

rien. 

Un petit peu de feu dans quelque coin du monde, et tous les miracles de grandeur restent possibles. 



* 
* * 



Tout, dans la vie, est une question de foi et de tenacite. La confiance, cela ne se mendie pas, cela se 
conquiert. Et le meilleur moyen de conquerir, c'est d'abord de se donner. 



* 
* * 



Nous portons tous notre croix : il faut la porter avec un sourire fier, pour qu'on sache que nous 

sommes plus forts que la souffrance et aussi pour que ceux qui nous blessent comprennent que leurs 

fleches nous atteignent en vain. 

Qu'importe de souffrir, si on a eu dans sa vie quelques heures immortelles. 

Au moins, on a vecu I 



SIXIEME PARTIE 
DON TOTAL 



XXXI 
LA RECONQUETE 

Les remous qui agitent I'opinion, les guerres qui bouleversent les nations, ne sont que des episodes. 

Les reformes partielles ne changeront rien a ces cascades d'accidents. 

Changer les hommes serait un ouvrage bien decevant s'il ne s'accompagnait pas d'un travail essentiel 

au fond des ames, d'une transformation des bases memes de notre temps. 

Tous les scandales, la decheance de I'honnetete et de I'honneur, I'impudeur dans la certitude de 

I'impunite, la passion de I'argent qui balaye conventions, dignite, respect de soi-meme, I'amoralite, 

devenue inconsciente, decelent le mal profond qui reclame des remedes d'une egale ampleur. 

Ce n'est pas brusquement qu'on ment, qu'on enfreint toutes les lois morales, surnaturelles ou 

naturelles, et, plus simplement, les lois du code. Ce n'est pas en un jour qu'on arrive a braver 

hypocritement, a ne parler qu'avec reticence, a mentir avec des mots vertueux. 

Cette deformation des consciences qui stupefie, qui effraie, aujourd'hui, ou qui prend des airs de 

superiority sarcastique, n'est que la conclusion d'une longue decheance des vertus humaines. 

C'est la passion de la richesse, la volonte d'etre puissant n'importe comment, c'est la frenesie des 

honneurs, c'est le materialisme, c'est I'assouvissement sans scrupule des instincts, qui ont corrompu 

les hommes et, a travers eux, les institutions. 

* * 

Le monde est de plus en plus preoccupe des joies banales, materielles, ou simplement animales. II se 

ramasse sur lui-meme, pour conserver ou gagner le maximum. Chacun vit pour soi, laisse dominer sa 

vie au foyer, au sein du pays, par un egoTsme constant qui a converti les hommes en loups haineux, 

aigris, cupides, ou en residus humains corrompus. 

Nous ne sortirons de cette decheance que par un immense redressement moral, en reapprenant aux 

hommes a aimer, a se sacrifier, a vivre, a lutter et a mourir pour un ideal superieur. 

En un siecle ou on ne vit que pour soi, il faudra que des centaines, des milliers d'hommes ne vivent 

plus pour eux, mais pour un ideal collectif, consentant pour lui, a I'avance, tous les sacrifices, toutes 

les humiliations, tous les heroTsmes. 

Seuls comptent la foi, la confiance brillante, I'absence complete d'egoTsme et d'individualisme, la 

tension de tout I'etre vers le service, si ingrat soit-il, n'importe ou, n'importe comment, d'une cause 

qui depasse I'homme, lui demandant tout, ne lui promettant rien. 

Seuls comptent la qualite de I'ame, la vibration, le don total, la volonte de hisser par-dessus tout un 

ideal, dans le desinteressement le plus absolu. 

L'heure vient ou, pour sauver le monde, il faudra la poignee de heros et de saints qui feront la 

Reconquete. 



CHAPITRE XXXII 
FLOTTILLE D'AMES 



Un pays se redresse vite apres des revers financiers. 

II reconstitue sans trop de peine une nouvelle ossature politique. 

II suffit pour cela de techniciens habiles et d'une volonte qui lie les efforts. 

Les grandes revolutions ne sont pas politiques ou economiques. Celles-la sont des petites 

revolutions, un changement de machine. Quand les specialistes ont emboTte les pieces, quand les 

moteurs ont trouve leur cadence et que des contremaTtres serieux les surveillent, la revolution 

materielle est accomplie. 

La suite ne demandera plus que des reparations de temps en temps, une modification de-ci de-la. La 

machine est montee ou revisee. Elle tourne. Le gros de I'ceuvre est fait. 

* * 

La vraie revolution est bien plus compliquee, qui remet au point non pas la machine de I'Etat mais la 

vie secrete de chaque ame. 

La, il ne s'agit plus d'une revision et d'une surveillance quasiment automatique. II s'agit des vices et 

des vertus, d'appels profonds et de faiblesses, de pauvres espoirs qui nous sont si chers... 

Qu'y a-t-il au fond de ce regard, derriere ces yeux qui s'appuient sur nous, longuement, comme si des 

secrets se posaient sur nos paupieres ? 

Un cceur hermetique, une ame, et ses crises secretes, ses elans, ses effondrements, les appels d'un 

corps et ses decheances indelebiles, les peines qu'on a tant de mal a cacher ou a deviner, la lutte 

incertaine et trouble qu'est le bonheur, voila les grands drames de I'homme. 

* * 

Mais la aussi s'offre la vraie revolution : apporter de la lumiere dans ces esprits happes par les 
ombres ; aider au redressement de ces ames en train de defaillir ; reapprendre a penser a autre 
chose qu'a un corps ou a des corps ; dominer I'imparfait ; se relever vers le meilleur, quels que soient 
les efforts. 

* * 

Cette revolution-la, seule, peut enchanter. Elle fait peur pourtant. 

Nous avancons tous parmi des enigmes. 

Cette fine tete penchee et ces beaux cheveux d'or, ce rire qui eclate trop brusquement, ce bras qui 

tombe ? Dix visages, dix abTmes. 

Qui nous trompe ? Qui se trompe ? Qui cherche a tromper ? 

Nous n'apercevons que les ombres chinoises des etres. Chacun tente de se leurrer, de leurrer les 

autres, par des simplifications et par des cabrioles plus ou moins habiles. 

Et c'est parmi ces subterfuges, pourtant, qu'il faut avancer, avec des flammes de mains blanches 

dans tant de nuit I 



* 
* * 



Que saisir ? 

Que faire jaillir de ces etres qui se replient dans des mysteres d'autant plus poignants que ce rire, ces 

yeux en fleurs, ce front limpide, cette tendre caresse des cheveux mouvants, donnent des lumieres 

de fete aux regrets, aux angoisses, aux lassitudes, aux perversions I 

Nous venons de lointains paysages. Le fond de nos coeurs connaTt seul notre visage, les faux secrets 

de notre ame, ses espoirs et ses fautes, nos vraies joies et nos vraies larmes. 

II y a eu tant de joies et tant de larmes que les autres ont cru connaTtre, partager ou apaiser... Nous 

regardons, aux heures de solitude, le vrai nous-memes ou personne, helas, ne va jamais. II nous dit 

qui il aime et qui le possede, ce qui I'accable et le fait dechoir, ce qui tente de ce qui pourrait I'elever, 

peut-etre, si venait le souffle du vrai dans ses voiles invisibles. 



* 
* * 



Etre ce courant, ce grand vent tiede et long qui monte du fond des horizons spirituels, qui donne aux 

ames cette impulsion premiere... 

Tout d'un coup, la voile a subi ce gonflement impalpable qui s'arrondit dans la lumiere. 

Sur I'eau, la coque a glisse. 

L'inflexion de la blancheur des voiles a doucement ecarte I'air. 

Nous pensons a ces milliers de voiles immobiles attendant ce qui leur donnera, imperceptiblement 

d'abord, puis avec une force fremissante, la vie et le mouvement, la joie de couper I'air et I'eau, 

d'avancer vers la ligne nette que trace la-bas le ciel... 



* 
* * 



Les barques sont lourdes. L'eau est noire d'avoir pese sur elle-meme. 
Tout est silence. 

Etre ce souffle qui viendra du bout des greves gonfler ces ames, les pousser au large, maladroites 
d'abord, gauches apres tant d'attente et de stagnation, puis heureuses et fermes a mesure que se 
confirme la force qui les soutient et la vie qui les ranime, apprendre a tous ces etres que I'existence 
peut etre belle, et pure, et grande, meme apres toutes les faiblesses et tous les desenchantements, 
faire monter, de ces cceurs sees ou engourdis, ou pervertis, le jaillissement d'un renouveau : la est la 
tache, la vraie, la dure, la necessaire tache... 



* 
* * 



Terrible tache I 

On voudrait prendre dans ses bras ces etres au point mort, plonger dans ces prunelles, ecarter ces 

lianes des reticences, comme si Ton avancait avec des doigts fremissants dans la soie d'une chevelure 

qui s'abandonne... 

Mais quel emoi des la rencontre de ces yeux qui ne happent les lumieres du dehors que pour mieux 

neutraliser les autres, ces yeux qui nous disent si vite, des leur premier mensonge, ou leur premier 



aveu, le trouble qui nous habite nous-meme ! 

Comment regarder un visage sans entendre les interrogations cruelles ? Mens-tu ? Que se passe-t-il 

sous le feu et sous le couvert de la chair ? Et que restera-t-il demain de I'aspiration qui se hissait 

peniblement, accroche a la bouee de ce regard ? 

Le fond de toute redemption se trouve la, cependant : rendre une vie aux ames a la derive, apaiser 

les tempetes qui en brisent les mats, en arrachent les voiles, leur donner le soleil et le souffle, tisser 

la paix sur les mers humaines, rendre leur horizon net, libere des ombres et des perils des cieux 

violents et tourmentes... 

* 
* * 

Respirer... Se reprendre a croire a des vertus, a la beaute, a la bonte, a un amour... 

Sentir danser autour de soi, sur les vagues, mille autres voiles, gorgees de vent, portees d'un meme 

elan vers le meme appel... 

Quand la mer doree verra ce blanchissement jaillir, la Revolution sera en route, hissee au sommet de 

ces flottilles d'ames. 



XXXIII 
SOMMETS 



Ta route est dure. 

Le souffle te manque. II est des moments ou tu voudrais Jeter ce sac qui te pese, te laisser aller a la 
descente et regagner ces fermes qui fument tout en bas, filets bleus sur les fonds verts et gris des 
pres et des ardoises. 

Tu te sens pris de la nostalgie des eaux qui dorment et des joncs clairs, de la rame qui clapote, du 
sentier plat, sans effort, le long des berges. Tu voudrais ne plus songer a rien, laver de ta pensee le 
souvenir des hommes et, le dos dans I'herbe, regarder le ciel qui passe, allege par des vols d'oiseaux. 
Plus de lassitude I Tu ne lacheras pas ton sac et ton baton I Tu n'epongeras pas tes genoux qui 
saignent I Tu n'ecouteras pas la clameur des haines, tu ne regarderas pas les yeux qui sourient des 
mechancetes qu'ils cachent I C'est la, en haut qu'il faut Jeter tes yeux I Ton corps ne doit vivre que 
pour ces lacets qui tournent, ton cceur ne doit rever qu'a ces sommets que toi et les autres devez 
atteindre. 

* 
* * 

Dis-moi le fond de ton desarroi. Tu croyais trouver des joies immediates a gravir la cote en hissant un 
troupeau humain. Tu as souvent souffert. Tu es parfois pris de nausees. Tu en avais besoin. Tu devais 
apprendre que I'ambition ne paye pas, qu'elle lasse tot ou tard le cceur qu'elle possede. Tu le sais a 
present. Tu sais qu'il ne faut attendre du dehors aucune joie constante, tu as appris a douter du 
reconfort des hommes, ton visage est empourpre, non pas des tendresses qu'ils te donnerent, mais 
des coups dont tu fus raye par eux. 



Certes, tu ne pensais pas qu'il en serait ainsi. Tu imaginais qu'au long de la route les mains et les yeux 

se tendraient pour apaiser ta fievre. 

Tu recapitules. 

Et tu dis : je redescends. 

Non ; c'est alors seulement que la vie devient noble, quand on est meurtri par elle et qu'on ne 

compte plus que sur soi pour la porter. 

Tu te souviens des premiers jours ? Tu voulais une ascension tres belle ; c'est vrai. Tu partais pour 

liberer ton ame. Mais rappelle-toi comment I'homme remontait a chaque instant a la surface I 

Ne croyais-tu pas a ce plaisir trouble de la domination et des honneurs ? 

Tu te recries ? 

Oui, tu ne le voulais pas tout cru. Tu le rejetais avec des mots assez sinceres. Mais il ourlait quand 

meme le bord de tes actions, comme I'ecume borde le lisere de la mer. Tu pensais loyalement que tu 

ne vivais que pour ce fil de lumiere, beau seulement de loin, a la limite des sables. Mais la tentation 

etait la, dans ton cceur. Tu voulais quelque chose de grand. Mais tu avais encore pres de toi la pensee 

de toi-meme. Tu te laissais pret a faire ton devoir. Mais tu laissais ton etre ajouter en sourdine que le 

devoir pourrait peut-etre s'accoupler avec ton nom et avec tes desirs, dores d'orgueil I 

C'est parce que tu n'y croies plus, a present, que tes yeux ont ces grands reflets glauques. Tu 

regardes dans le vague. 

Mais non, regarde done bien en face, pour mepriser ce que tu aimais de moins pur. 



* 
* * 



Ceux qui t'ont revolte cent fois, par leur mechancete et leur injustice, t'ont aide plus que tes propres 

forces. 

Tu te revoltes ? Tu dis que tu donnes en vain ta chair et ton souffle, ton cceur et ta pensee ? 

En vain ? Parce que tu ne les donnes plus a toi-meme ?... 

C'est maintenant seulement que tu vas commencer a te donner. 



* 
* * 



II fallait que ces mechancetes t'accablent. II fallait qu'a I'heure ou tu defailles presque, au bout de ton 

effort, les ricanements s'elevent et que le mepris te laboure. 

II fallait que tous tes gestes d'amour soient recouverts de haine, que tous tes elans soient salis, que 

chaque palpitation de ton cceur commande un coup nouveau qui s'abatte sur ton visage... 

Tu as connu, tant de fois, ces derniers metres harassants ou tu souriais au seuil du but, malgre ta 

sueur et ta paleur : I'instant d'apres, tu roulais dans les rochers, trahi par les tiens, accable par les 

autres. Tout etait a refaire. 

Et toujours le vide enjoleur de la vallee te helait, les peupliers qui tremblent t'appelaient comme une 

file de navires sur la mer des jours faciles. 



* 
* * 



Tu as souffert de I'aprete des combats. Tu t'es dit : quelle que soit la victoire, le prix en est trop cher, 
je ne suis plus preneur. 



Tu pensais toujours a toi-meme... Oui, pour toi, pour le plaisir humain d'etre arrive en haut, le 
marche etait un marche de dupes. Mais si la vie ne t'avait pas cent fois soufflete, aurais-tu jamais 
compris qu'il est d'autres plaisirs qu'un orgueil, que des sourires, et que la gloire ? 
Tu as senti I'hypocrisie de tant de visages qui t'environnent I Tu as devine tous les mensonges, tout le 
fiel, toutes les bassesses qu'on te reserve, chaque fois que tu te reprends a gravir. 
Tu n'as plus droit a rien. 

Tu entends le grouillement des horreurs viperines. Tu sais qu'il ira jusqu'au bout de I'abjection. 
C'est a I'heure ou tu auras tout donne qu'on te dira cupide. 

C'est a I'heure ou ton coeur souffrira le plus d'abandon qu'on lui pretera les plus viles exigences. 
Tu te retournes avec des larmes qui jaillissent malgre toi. Pourquoi ? Tu penses done encore a toi- 
meme ? 

Tu souffres encore de I'injustice, quand il ne s'agit que de toi ? 
Qu'il est dur de se depouiller de I'homme I 



* 
* * 



Laisse-les s'abattre sur ta vie comme des chacals, laisse-les bafouer tes reves, laisse-les ouvrir ton 
cceur a tous les vents I 

Subis d'etre jete aux betes de I'envie, de la calomnie, de la bassesse I Supporte, surtout - et c'est ce 
qui meurtrit le plus - qu'a I'instant ou tu n'en peux plus, ou tes genoux flechissent, ou tes yeux 
battent I'air a la recherche d'un regard, tes bras a la recherche d'une main ardente, supporte, alors 
ou tu es suspendu a un mot, a un regard, que ce mot s'abatte pour te briser, ce regard pour te faire 
mal ; accepte que ce soient ceux qui etaient le plus pres de toi qui t'achevent, ceux a qui tu avais tout 
laisse, que tu aimais si na'i'vement, sans reserve et sans reticences... 

Tes yeux ont un egarement plus pathetique qu'un cri I Ne crie pas pourtant. Attends-toi a ce que tout 
ce que tu as souffert hier, demain se renouvelle. Accepte a I'avance. Ne te retourne meme pas en 
entendant ce grouillement derriere ton dos. Benis les coups recus. Aime ceux qui viendront. 
lis te sont plus utiles que mille cceurs qui t'aiment. 

* * 

As-tu saisi ? 

Tu trouveras peut-etre demain, tu les trouves parfois deja, ces tendresses qui te viennent comme 

une bouffee d'air pur, ou comme le parfum d'un massif de fleurs champetres. 

Tu es maintenant sans faiblesse devant elles. 

Tu n'en jouiras dignement que dans la mesure ou, a force de souffrir, tu auras appris a t'en passer. 

Ce sont elles qui t'eussent perdu si tu ne les avais pas payees cent fois leur prix, sans meme etre sur 

de les recevoir. 

Si un jour elles apparaissent, jouis-en comme d'un paysage sublime apercu en passant. Mais ce n'est 

pas pour elles que tu es venu : c'est I'air, c'est la lumiere des sommets qui t'appellent I 

Tu respires mieux deja. Tu atteindras tout doucement la vraie joie, a ces grandes neiges de la 

conscience, brillantes, sans la souillure d'un pas. Ne pense qu'a elles, ne vois qu'elles, essaie d'y 

arriver, leger, pur, ensoleille comme tu les devines. 

Ce sont tes faiblesses et tes fautes sur lesquelles doivent peser tes regards ; sur elles seules ; ton 



orgueil, ton nom, les appels vaniteux de I'homme du depart, jette-les au-dela des roches ! 
Les as-tu entendu se briser, rebondir en quelques soubresauts ? Que tout cela soit mort ! Que 
I'amertume, I'abandon, au lieu de te revolter, te maintiennent dans le chemin ! Ces chiens qui 
hurlent sont les gardiens du troupeau de tes pensees. Sans eux tu t'arreterais, tu t'ecarterais. Ne 
perds pas un instant. C'est loin. Et tu dois arriver a la cime. 



* 
* * 



Quand tu atteindras ces immensites pures, derriere toi se fera un grand silence. Tous ceux qui 
hurlaient a ta suite, qui te ha'i'ssaient ou t'accablaient malgre les sourires de leur visage, tous ceux-la 
qui, pour te frapper, te suivaient sur la route, s'apercevront brusquement qu'a ce jeu ils ont, eux 
aussi, atteint les neiges, I'air neuf, et les horizons decoupes dans le ciel. Ils oublieront de te hair. Ils 
auront des yeux emerveilles d'enfant. Ils decouvriront I'essentiel. Leurs ames auront ete hissees a 
des sommets qu'ils n'auraient jamais accepte d'atteindre si ton dos qui recevait leurs coups n'avait 
point cache la longueur de la route. 

Alors, tu la tiendras, ta victoire I Tu pourras, ayant donne le dernier effort, tomber tout d'un coup, les 
bras en croix, du sommet de la montagne et rouler dans les galets vers les fonds lointains. 
Tu auras fini. 

Tu auras gagne. Etre acheve par le dernier effort n'aura plus aucune importance si les autres sont la, 
au bord des immensites virginales de la redemption. 



* 
* * 



Tu es si heureux, au fond. 

Tu sais que le seul bonheur est la. 

Chante I 

Que ta voix tonne dans les vallons I 

Regrets et larmes ? Alors que c'est le plus mediocre de toi-meme qui a souffert et que tu viens de 

rejeter I 

Le plus dur est fait. Tiens bon. Serre les dents. Fais taire ton cceur. Ne pense qu'au sommet I Monte I 



PROLOGUE ESPAGNOL DU DOCTEUR MARANON 

Ces lignes que j'adresse aux hommes qui parlent ma langue, qui passent pres de moi et qui desirent 

m'ecouter, ont pour but de leur conseiller de lire les pages, breves et vehementes comme des 

battements de coeur, du livre en hommage auquel je suis en train de tracer ce message. 

Je n'admets pas, je n'ai pas admis, je n'admettrais jamais que les hommes puissent s'ecarter les uns 

des autres, si ce n'est pour des motifs profonds et permanents. 

Et encore, cette profondeur et cette permanence, faut-il les soupeser avec tant de sincerite que, 

presque jamais, elles ne parviendront a paraTtre suffisantes, si on est loyal avec la verite. 

* * 

Et il est clair que les motifs d'ordre politique, si enrobes qu'ils nous paraissent dans la passion, les 

fumees et le sang des revolutions et des guerres, ne sont autre chose que des elements 

circonstanciels. 

Circonstances qui, au-dedans de nous-memes, ne peuvent pas compter, et qui ne doivent pas avoir 

acces aux reduits secrets au fond desquels la conscience elabore son jugement definitif sur les choses 

et les hommes. 

Ceci, je le dis pour expliquer mon attitude a ceux qui se permettraient de trouver etrange le fait que 

ce soit moi qui loue et qui patronne ce livre, etincelant comme une flamme, dans lequel conte sa vie, 

sa vie du dehors et sa vie du dedans, un homme dont la trajectoire sociale est distincte de la mienne. 

Et j'ajoute que cette explication n'a rien d'une excuse, parce que ceux qui pretendraient me le 

demander ne le meriteraient point. 

Et ils ne la meriteraient pas pour le seul fait d'enoncer cette demande. Les paroles que j'ecris ici, 

pleines d'amitie, ne sont rien d'autre qu'un geste de liberation, geste qui, venant de ma part et 

modeste par le fait meme, suppose une lecon dont ont besoin, avant tout, si le monde doit suivre un 

bon chemin, ceux qui, sans I'etre, se croient des liberaux. 

* 

* * 

C'est un plaisir profond et consolant de faire la preuve - et elle se fait chaque fois qu'on le veut - que 

I'homme qui pense d'une autre maniere que nous est pareil a un autre nous-memes et identique a 

n'importe quel autre homme qui possede les ideaux qui lui plaisent. 

II suffit, pour le constater, de nous depouiller du masque a I'abri duquel nous cheminons a travers la 

vie, et de parler, a voix basse, de ce qui se passe au fond de notre cceur. 

Un cceur, si on le laisse seul, est toujours a peu pres le meme que tous les autres cceurs. 

* * 

Qui pourrait en douter en lisant, par exemple, les pages de ce livre qui ont pour titre « Le Coeur et les 
Pierres » ? 

Ces pages sont d'une beaute impossible a surpasser, vibrantes de pathetisme humain, pleines 
d'esperance dans un monde uni et meilleur. Pour elles - et cela dans la limite de nos forces - nous 



avons poli les mots les plus subtils et les plus nobles de la langue castillane, comme on polit Tor dans 
lequel on va enchasser une emeraude. 

GREGORIOMARANON 



ELOGE DE LEON DEGRELLE 
NOTE DU COPISTE 



C'est un fait ; j'eprouve depuis longtemps une certaine sympathie pour ce grand diable de Degrelle. 
J'ai plusieurs fois change d'avis, tergiverse sur des questions actuelles ou moins actuelles, evolue 
dans mon propre parcours politique, mais cette sympathie ne s'est jamais dementie. Au contraire, 
elle s'est renforcee au fil du temps, pour se muer en estime et en respect. 

Aujourd'hui, je souhaite partager, gratuitement et librement, des pages qui pourraient bien changer 
beaucoup d'idees toutes faites a propos de I'ancien chef de Rex. Plutot que de les garder reservees a 
un tres petit nombre, tant au nom d'une mentalite clanique que des droits d'auteur, je voudrais que 
tous ceux qui sont capables de les apprecier puissent le faire, sans avoir a donner leur obole ici ou 
la-bas. Avant d'etre matiere a business, Degrelle est un genie : c'est pourquoi j'ai fait I'effort de 
recopier ces pages, mot par mot, ligne par ligne, et que je vous en livre le produit sans rien demander 
en echange, si ce n'est I'effort de lecture. 

Ce livre vient montrer, de maniere delicate et touchante, ce que Ton pouvait ressentir sans le dire 

dans d'autres ouvrages du meme auteur. 

En un temps ou les ideologies font rage, ou Ton ne voit qu'elles, ou Ton ne juge que par elles, 

Degrelle ecrit quelque chose de totalement different. Ce n'est ni Tintin mon copain, derniere fusee 

grandiloquente du chef rexiste, ni la Campagne de Russie, temoignage haletant, redige pour moitie 

dans un lit d'hopital, entre memoire vive et pression internationale, ni meme la Cohue de 1940, dont 

on peut esperer que les historiens du futur, moins enfermes que les notres dans le tumulte de la 

politique, le reconnaTtront a sa juste valeur. 

On trouve dans Les dmes qui brulent quelque chose de politique, comme dans les autres livres. Mais, 

a proprement parler, ces pages ne sont pas politiques. Elles sont en-deca des ideologies, et quelque 

part bien au-dela. 

Essayiste, orateur, chef politique, ecrivain, soldat, poete, temoin... Derriere toutes ces variations, a la 

fois facades et moments, on trouve un homme, un grand, un « meteore » pour reprendre le mot de 

I'introduction. Connaisseur du sublime le plus terrible comme de la banalite dans ce qu'elle a de plus 

ancestral et authentique, Degrelle possede une intuition marquante, un sens aigu des choses et des 

moments. 

Idealiste jusqu'a devenir cendres, trop brdlant pour s'accommoder de la fange polie et des interets 
glaces autour de lui, I'auteur de ces pages a quitte son pays pour mieux le porter aux nues. II ne 
pouvait pas, ne voulait pas attendre, et surtout pas dans une societe pourrie de I'interieur comme 
celle de son temps. Occupee ou non par I'Allemagne, on y retrouvait la meme mesquinerie, la meme 
mediocrite devorante qu'avant-guerre ou dans d'autres pays europeens. L'idealiste Degrelle ne 
pouvait pas rester dans un tel monde sans perdre ce qu'il etait : c'est pour ne pas mourir de 
I'interieur qu'il est alle risquer mille fois sa vie sur le front de I'Est. 

Cet homme-la fut moins un soldat politique qu'un genie individuel. II n'a trouve que ce moyen pour 
s'exprimer, pour se deployer, a defaut de mieux. Rex, le front de I'Est, etaient incontournables. lis 
etaient dans la logique de I'epoque ; ils etaient, en son sein, un moyen pour Degrelle d'en mener a 
bien la traversee, a la fois arc et fleche de feu, autant que contemplatif aux yeux de lynx. 



On n'a que trap retenu la flamboyance du chef rexiste, pour mieux la tourner en ridicule. Ce faisant, 
on oublie I'homme derriere. L'homme d'action, bien sur, mais aussi I'esprit, intime, profond. C'est cet 
esprit-la que Les ames qui brulent nous montre d'une maniere directe, la ou les autres livres le 
laissent seulement affleurer I'espace d'un mot ou d'une page. 

Plus moine que soldat, Degrelle est revenu de la guerre impregne d'une conscience aigue de I'instant 
present. S'il la possedait deja auparavant, cela n'etait pas encore le melange de lassitude, de lucidite 
et d'espoir eternel que nous pouvons voir ici. Les courtes notes qui composent ces pages, breves et 
legeres malgre tout ce qu'elles peuvent avoir de pathetique, ne sont pas sans faire penser a celles 
d'un moine zen. 

Spirituel, volontariste : voila ce que fut Degrelle et ce qu'il admirait chez les autres. On lui reproche 
d'avoir choisi le mauvais cote, de s'y etre enfonce, meme. Comme s'il avait eu le choix. Comme si les 
forces vives dont il faisait partie avaient pu se trouver du cote des interets, des marchandages, de ce 
qu'il y avait de plus symptomatique du declin de I'Occident. Le camp des perdants n'etait peut-etre 
pas reluisant non plus ; mais Degrelle etait simplement vivant, et c'est cela qui lui est reproche. On lui 
fait meme porter le chapeau. Comment, pourtant, aurait-il pu en etre autrement ? Avec sa 
generosite, abondante, impudente, comment Degrelle n'aurait-il pas pu s'attirer les foudres des 
mediocres, soleil brillant dans un monde larve ou le gagnant est celui qui se devoile le moins ? 
Communisme, capitalisme, socialisme, fascisme. Tous ces mots ne recouvrent ni des biens ni des 
maux. Seulement des etiquettes, dans le meilleur de cas des facons d'etre ou des dispositions. En- 
deca de chacune, on peut voir des individus, courant, grouillant, s'elevant ou s'abaissant. Pourquoi 
condamner en bloc ceux-ci et acclamer ceux-la, pour des questions de mots ? Ce ne sont pas les mots 
qui font les choses : ce sont les processus a I'ceuvre et les individus ; et les etiquettes ne sont que des 
raccourcis vers des illusions. 

Degrelle I'avait compris, lui qui voulait tirer son pays, son peuple, son epoque vers I'avant, qui 
avancait fixe vers son but, avec une honnetete et une humanite dont Les ames qui brulent 
temoignent mieux qu'aucune autre source. 

Par I'individu, c'est la civilisation qui s'exprime. Une ideologie n'est qu'un symptome d'epoque ; 
pourquoi rester fixe dessus ? Degrelle lui-meme, qui a passe quatre annees de sa vie face a I'armee 
rouge, risquant a chaque instant sa peau, ne devant peut-etre sa survie qu'a sa nature profonde de 
genie meteorique, Degrelle, oui, a ete suffisamment visionnaire pour voir ce qui se trouvait en face 
de lui. C'est-a-dire non pas seulement le communisme, ou les forces qui le faisaient avancer, mais 
aussi le peuple russe. II le dira sans detour en 1981, dans une interview accordee a la revue Histoire 
magazine : « La ou Napoleon et Hitler ont echoue, c'est peut-etre le fils de I'un de nos adversaires du 
Caucase et de Tcherkassy qui reussira en rassemblant autour de la Russie, guerie du virus 
communiste, tous les peuples europeens pour entraTner le monde dans une nouvelle marche en 
avant. » 

Pour comprendre Degrelle et I'apprecier a sa juste valeur, il faut se defaire des ornements 
ideologiques. Penser a I'echelle de l'homme individuel, autant qu'a celle de la civilisation, les deux 
s'interpenetrant et s'entre-produisant sans cesse. 

Etre un homme, c'est fabriquer l'homme : et nul, mieux que Degrelle, n'avait compris cela.